Un Autre Regard

DISCLAIMERS

Droits : Je ne détiens aucun droit sur aucun des personnages tirés de la série Xena, Warrior Princess. Je ne possède de toute façon aucun droit sur aucun personnage… Je suis pour la liberté de chacun et contre l’esclavage !
Comme d’habitude, si un producteur est intéressé, qu’il me contacte.

Violence : Ceci est un Conqueror…

Sexe : Ceci est un Conqueror… non mais vous oubliez à qui vous avez affaire quand même !

Remerciements :
A ma co-auteuse, Gabri.L, pour son aide précieuse et ses idées toujours efficaces,
A mes relectureuses/harceleuses, kimi et Vanille, sans qui la fin n’aurait jamais pris forme,
A mes harceleuses tout court, Eve, Mabelle et les membres du Club Leg pour leur soutien sans faille,
A Bandui qui s’est pris la tête avec moi pour essayer de trouver ma péripétie manquante sans rien connaître de l’histoire,
A Gami pour m’avoir donné l’inspiration du titre (même si je sais très bien la raison de son dévouement).

Avertissement : Ceci est un Conqueror ! 
Ok j’arrête…
Il s’agit ici de mettre quelques petites choses au clair après de nombreuses discussions avec mes diverses relectureuses et ma co-auteuse.
Oui, cette histoire est bien un Conqueror dans le sens où Xena n’a jamais rencontré Hercules et est donc devenue la Conquérante. Mais, après de nombreux visionnages des épisodes et divers crossovers, nous en avons conclu certains faits :
1) Xena n’est pas une nymphomane en chaleur incapable de retenir ses pulsions sexuelles.
2) Xena n’a pas besoin de violer quelqu’un pour assouvir ses instincts animaux.
3) Gabrielle n’est pas une pauvre petite chose incapable de se défendre.
4) Xena n’est pas une barbare mais une guerrière, elle le dit elle-même (Cf. les épisodes d’Hercules)
5) Xena sait maîtriser sa colère, on l’apprend notamment dans Ten Little Soldiers.
6) Nous n’avons jamais accroché les Conquerors que nous avons pu lire auparavant (oui ok c’est pas dans la série mais c’est un fait).

Avec Gabri.L, nous avons donc construit cette histoire à partir de ces quelques informations, ce qui donne au final un Conqueror qui sort un peu de l’ordinaire… un Conqueror tout ce qu’il y a de plus guimauve… à vous de voir.

En attendant… bonne lecture à tous.

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Un Autre Regard

1

Le chariot s’arrêta devant la lourde porte en bois. Un soldat apparut immédiatement au sommet du mur d’enceinte, arbalète prête à servir. Il observa le contenu du chariot, un sourire entendu sur le visage, puis fit ouvrir la porte d’un geste vif. La conducteur fit claquer les rênes et les deux chevaux reprirent leur lente avancée jusqu’à l’intérieur. L’accès se referma et trois gardes vinrent inspecter le chargement avant de donner l’autorisation d’avancer. Puis, le chariot pénétra enfin dans la grande ville.

Corinthe était une immense cité fortifiée au bord de la mer. La vie y était plutôt agréable, si tant est qu’on sache se tenir à carreau et respecter les règles. Les lois y étaient en effet bien plus dures que dans le reste du pays, mais les habitants pouvaient en échange se vanter de ne connaître qu’une très petite délinquance, souvent sévèrement punie d’ailleurs.
Tel était le prix à payer pour vivre au plus près de la Conquérante. Car la femme la plus puissante du royaume, celle qui en fait possédait une grande partie du monde connu, vivait ici même, dans ce palais qui s’élevait au-dessus des boutiques et des maisons du peuple. Un immense palais, s’il en était, dont personne en ville ne pouvait se vanter d’en connaître l’architecture intérieure. Seuls les gardes, les esclaves et les invités de la Conquérante avaient en effet le droit d’y pénétrer. Quant à la Conquérante, elle se montrait rarement en public.
A chaque pleine lune, elle apparaissait pour rendre les jugements s’il y en avait. On la voyait aussi quand elle partait sur le champ de bataille, mais jamais quand elle en revenait. Seule la rumeur disait qu’elle était rentrée, puis chacun y allait de ses pronostics sur le nombre de morts au combat ou l’importance des blessures.
Car la Maîtresse de l’Empire était une guerrière avant tout. Nombre d’histoires racontaient sa vigueur au combat, son goût du sang, sa passion à donner la mort. Certaines gravures, diffusées sous le manteau, la montraient avec une tête de Gorgone, se délectant de la chair des soldats ennemis. Car oui, il valait bien mieux être l’ami de la Conquérante que son ennemi. Les croix au sommet de la colline dominant la vallée étaient là pour le rappeler. Chaque jour, des détracteurs y étaient emmenés et chaque soir, on enlevait les corps de ceux qui avaient rejoint Hadès. La question était alors de savoir s’ils iraient aux Champs Elysées ou au Tartare. Car, certes, aux yeux de la Conquérante, ils étaient coupables et méritaient la mort, mais il s’avérait qu’aux yeux du peuple, la plupart n’aurait mérité que quelques coups de fouet, peut-être un emprisonnement temporaire, mais pas cet horrible sort. Finir cloué sur une croix et attendre que Céleste en personne se décide à venir vous chercher… quelle horrible destinée pour un voleur de bétail ! C’était pourtant ce qui était arrivé au dernier homme que la Conquérante avait jugé. Bien sûr, ce n’était pas son premier larcin et cette fois-ci, il avait frappé violemment le dépouillé, mais de là à le laisser mourir de cette façon… C’est du moins ce que disaient les gens de la ville lorsque les gardes n’étaient pas dans le coin.

En dehors de ces petits litiges finalement sans importance, la vie à Corinthe était paisible et agréable. On s’y sentait protégé, à l’abri de tous les problèmes du monde extérieur. Rares étaient ceux qui décidaient de partir.
Il y avait bien quelques rebelles cachés dans les bas-fonds de la ville, mais ils ne faisaient pas vraiment de mal. Parfois, un pamphlet meurtrier contre la politique expansionniste de la Conquérante se mettait à circuler. On lisait alors –du moins ceux qui savaient lire – que les petits villages des environs étaient poussés à la famine pour que la Conquérante puisse mener ses guerres. On apprenait aussi que les soldats de l’Empire étaient connus des filles de la région pour ne pas demander la permission avant de faire plus ample connaissance. Il y avait également ceux qui affirmaient que la Conquérante était en fait un homme qui se déguisait en femme pour paraître moins dur. Mais ceux-là étaient assez rares. En effet, tous ceux qui avaient vu la Conquérante en vrai ne pouvaient contester sa féminité. Malgré un visage des plus durs, elle dégageait une beauté à la fois enivrante et terrifiante. Si vous demandiez à chacun des habitants ce qu’il retenait de cette femme, la première réponse était sans hésiter ses yeux.
Et pour cause ! Elle avait des yeux magnifiques ! D’un bleu plus intense qu’un ciel d’été, d’un éclat plus vif que le reflet du soleil dans les eaux claires de la mer, d’une détermination plus froide encore que les pires nuits d’hiver.
Malheureusement, cette véritable beauté semblait incapable de la moindre compassion. Oh, bien sûr, tout le monde connaissait son passé. Elle avait été un chef de guerre redouté. Trahie par César lui-même, elle avait parcouru le monde à la recherche du pouvoir ultime. On racontait qu’elle avait même égalé les dieux dans les Royaumes du Nord. Puis, elle était revenue en Grèce et avait commencé ses conquêtes. Thrace, Macédoine, Thessalie… tout le pays était à présent en sa possession et elle commençait à étendre sa domination sur les Royaumes du Nord et la Gaule. Même le royaume de Chin avait finalement préféré signer un traité de paix. Seul l’Empire de Rome se battait encore. 
L’armée de la Conquérante était redoutable. Personne ne pouvait la battre. On disait que, même mortellement blessés, les soldats continuaient de se battre, redoutant bien plus que la mort la punition qui les attendait s’ils laissaient un seul ennemi en vie.
Oui, il ne faisait pas bon décevoir la Conquérante. Au retour des batailles, des soldats de Corinthe étaient d’ailleurs souvent crucifiés pour trahison ou manquement au devoir, en même temps que les ennemis prisonniers. Si être un soldat de l’armée de la Conquérante était un honneur, c’était également une lourde responsabilité. Certes, les pensions aux familles étaient importantes, raison pour laquelle de nombreux hommes et femmes s’engageaient régulièrement, mais, encore une fois, le prix était lourd et les conséquences graves. Le pays était en guerre constante contre Rome. En ce moment-même, une bataille faisait rage à la frontière des deux empires et les différents messages véhiculés par les marchands de la région annonçaient la défaite progressive de l’armée de Corinthe. Le peuple attendait que la Conquérante capitule. Chaque foyer ou presque avait un enfant sur le front. Mais la guerrière refusait toute idée de défaite, surtout face à César. Il n’y avait qu’à attendre et continuer de vivre comme il en avait toujours été, au jour le jour.

C’est ainsi que la Conquérante avait décidé d’offrir une fête aux habitants de la ville. Elle attendait un invité de marque dont personne ne connaissait l’identité, mais semblait bien décidée à ce que toute la ville profite des festivités. Les portes avaient été ouvertes aux marchands venus de loin, de très loin même, et la place centrale se paraît à présent de mille couleurs chatoyantes.
Mais Gabrielle savait que ça n’était qu’un leurre. La Conquérante savait amadouer le peuple avec de belles paroles. Il fallait bien avouer que c’était une grande oratrice. Cependant, certaines personnes en avaient vu assez pour savoir ce qui se cachait derrière ses beaux discours, et Gabrielle faisait partie de ces gens-là.

Paysanne de Poteidaia, un petit village au nord du pays, elle avait découvert quelques lunes auparavant ce qu’était un marchand d’esclaves quand un groupe de malfrats était venu enlever toutes les filles du village. Tout aurait pu très mal finir. En fait, il s’en était fallu de peu. Les hommes les avaient encerclées. Gabrielle avait bien essayé de se sacrifier pour sauver les autres mais c’était peine perdu.
Et puis, ce type avait sorti un fouet. Elle aurait dû être effrayée mais elle y avait vu l’opportunité d’une meilleure fin pour cette histoire. Oui, cet homme allait la frapper, sans doute jusqu’à la mort. Mais cela suffirait à détourner son intention ainsi que celle de ses comparses. Et ça avait marché. Elle s’était débattue jusqu’au troisième coup de fouet, obligeant quatre des pilleurs à la maintenir dos au tortionnaire. Personne n’avait vu arriver les hommes du village. Personne n’avait eu le temps de réagir quand Perdicus avait lancé l’assaut et assommé le meneur. La surprise avait été totale et réussie. Les malfrats blessés étaient partis sans demander leur reste.

Il n’avait pas fallu longtemps à Gabrielle pour monter une véritable milice avec les hommes du village. Pour se donner plus d’assurance et être plus écoutée par ces messieurs, elle s’était coupé les cheveux et avait appris à manier le bâton comme elle avait vu faire quelques Amazones de passages dans la région quelques lunes plus tôt. Elle voulait simplement protéger Poteidaia contre les attaques qui se multipliaient depuis quelques temps. Il fallait bien dire que la Conquérante laissait faire ces marchands d’esclaves. L’esclavage n’était officiellement pas permis dans le pays, mais largement toléré. D’ailleurs, la Conquérante elle-même possédait des esclaves et ne s’en cachait pas. L’homme qui avait attaqué Poteidaia cette fois-là, Draco, était l’un de ses fournisseurs.

Le chariot s’arrêta devant un grand escalier en pierre qui conduisait à l’immense porte du palais de la Conquérante. Le conducteur descendit et alla discuter un instant avec un des gardes. Gabrielle regarda les hommes et les femmes assis à ses côtés. Tous avaient la tête baissée. Certains pleuraient. La plupart finirait leur vie derrière cette porte sans jamais plus sortir de ce palais maudit. C’était le sort réservé aux esclaves de la Conquérante. On les voyait rentrer, mais jamais en sortir, du moins pas vivants. Cependant, Gabrielle n’était pas comme tous ces gens. Elle n’avait pas été enlevée, non, elle était volontaire.

Peu après l’attaque, la vie avait repris son cours dans le village, seulement ponctuée par les entraînements de Gabrielle et de la milice. La jeune femme avait pris contact avec une organisation rebelle pour pouvoir surveiller la région. A la demande pressante de ses parents, elle avait également fini par épouser Perdicus, son fiancé depuis toujours. Il avait accepté son investissement dans la milice mais lui avait bien fait comprendre son inquiétude quand elle avait commencé à rejoindre les rebelles dans leurs réunions. Elle se contentait d’écrire quelques pamphlets assassins sur la Conquérante et surtout sur les soldats, elle ne risquait donc pas grand-chose à moins qu’un des rebelles donne son nom, ce qui aurait été difficile puisqu’elle se faisait appeler Zora.
Perdicus avait seulement peur pour sa femme et Gabrielle le savait. Mais il l’avait épousée en connaissance de cause. Elle, elle s’était mariée pour faire plaisir à ses parents.
Oh Perdicus n’était pas un mauvais bougre. Il était gentil et très attentionné. Il ne comprenait simplement pas qu’on puisse s’investir autant dans une cause, jusqu’à y risquer sa vie.
Quand Gabrielle avait appris par ses sources que Draco cherchait une rebelle sachant lire et écrire pour infiltrer l’entourage de la Conquérante, elle n’avait pas hésité une seconde. Cette fois-ci, Perdicus avait essayé de la retenir. Il avait même fait intervenir un juge pour l’obliger à rester à la maison. Elle avait attendu la nuit et s’était enfuie. Elle savait qu’elle ne reviendrait jamais. Si elle survivait à la mission, jamais sa famille ne lui pardonnerait sa fuite. Sa sœur, surtout, allait lui manquer. Elle lui manquait déjà. Elle avait dû choisir entre sa famille et ses idéaux et jamais elle n’aurait pu remettre les seconds en question. Elle savait que sa cause était juste. Elle avait donc rejoint Draco et se retrouvait à présent dans ce chariot, à côté de tous ces esclaves qui, eux, n’avaient pas choisi d’être là.

Draco était un grand type plutôt baraqué dont l’origine ethnique restait encore à définir. Il se tenait toujours droit et fier, digne de sa condition de privilégié. Car oui, Draco était dans les petits papiers de la Conquérante. Ils avaient travaillé ensemble par le passé, et quand Xena était devenue la Destructrice des Nations, il avait eu la bonne idée de se rappeler à son bon souvenir. Aujourd’hui, il était l’un des fournisseurs officiels de la Conquérante en matière d’esclaves. Il savait ce qu’elle recherchait. Des hommes robustes pour les travaux quotidiens et des femmes dociles pour la cuisine et le ménage. Il savait également que depuis sa dernière conquête au royaume de Chin, elle envisageait de laisser une trace écrite de son passage prestigieux sur Terre. Elle avait fait passer le message comme quoi elle cherchait un barde digne de ce nom. Beaucoup en avait entendu parler et certains avaient sauté sur l’occasion.
Draco avait reçu un message quelques jours auparavant d’une source inconnue mais visiblement riche qui lui demandait de trouver l’espion idéal. Un barde serait en effet le meilleur moyen d’approcher la Conquérante et d’en apprendre assez pour l’atteindre autrement que par les armes. Draco ne savait rien de cette source. Tout ce qui l’intéressait, c’était la somme promise. Il avait donc laissé filtrer l’information parmi les rebelles et les volontaires n’avaient pas tardé à se faire connaître. Mais Draco savait ce qui plairait à Xena, la grande Princesse Guerrière. Elle refuserait de se laisser approcher par un homme. Trop risqué. Elle n’accepterait qu’une femme peu musclée et peu habile. Alors, quand la petite blonde de Poteidaia, une certaine Zora, s’était présentée, il n’y avait plus eu aucun doute à avoir. Ce serait elle et pas une autre. Xena allait la prendre à son service sans se méfier, c’était sûr et certain.

Il parla un moment avec le garde, lui promit une fille pour la soirée et alla chercher les esclaves pour les faire entrer dans le palais. Draco était le seul à pouvoir se vanter d’avoir traversé certains couloirs de la demeure de la Conquérante, même s’il n’en avait finalement jamais vu que l’entrée principale et la petite salle réservée aux négociations sans importance. Il fit descendre les esclaves, donna une tape dans le dos de la petite blonde pour la faire accélérer. Si elle ne parlait pas, elle avait malgré tout tendance à faire passer beaucoup d’insultes d’un simple regard et Draco espérait qu’elle se modérerait face à la Conquérante. De toute façon, si elle ne lui plaisait pas, Zora serait tuée et Draco en trouverait une autre. Ça ne serait pas grave.

La porte s’ouvrit et Gabrielle et les esclaves furent poussés à l’intérieur du grand palais. Pour la première fois depuis qu’elle avait accepté la mission, elle ressentit de la peur. Elle ne savait pas ce qui l’attendait. La mort, certainement. Elle avait entendu bon nombre de rumeurs et d’histoires sur sa cruauté. Son regard froid et insensible face à la mort était une véritable légende. Quelque part à la frontière avec l’Empire de Rome, une guerre faisait rage, tuant les enfants de tous ces gens ici en train de préparer une fête.
Gabrielle avait envie de hurler. Elle se devait de réveiller cette foule endormie. Quelqu’un devait changer les choses. Les habitants se contentaient de vivre sous l’ordre établi, aussi tyrannique fût-il. Il fallait changer cela. Mais si elle avait hurlé, si elle avait dit tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas, elle aurait été arrêtée et crucifiée avant même d’avoir pu rencontrer la Conquérante en personne.
La loi était claire : il était interdit de s’opposer d’une quelconque manière aux décisions de la Conquérante. La plupart des croix, au sommet de la colline, était d’ailleurs réservée aux rebelles et autres détracteurs qui avaient parlé un peu trop fort. Avant de terminer là-haut, certains passaient un séjour plus ou moins long dans les geôles du palais à connaître différentes tortures pour leur faire révéler des noms ou des emplacements d’organisations. Dès qu’un rebelle était arrêté ou un pamphlet découvert, le village d’origine avait alors trois jours pour livrer les coupables. S’ils ne le faisaient pas, les villageois n’avaient plus qu’à partir car toutes les maisons étaient alors pillées puis brûlées par les soldats. La seule règle était de ne toucher ni aux femmes ni aux enfants. Seuls les hommes belliqueux devaient recevoir la correction méritée. Cependant, tout le monde savait que les ordres n’étaient pas toujours suivis, ils l’étaient d’ailleurs rarement. On ne comptait plus les viols de femmes ou les meurtres d’hommes désarmés lors de ces rafles. Certains avaient essayé d’alerter la Conquérante qui ne semblait pas s’en être inquiétée outre mesure. La révolte était de loin l’acte le plus répréhensible dans la loi de la régente.

Ils traversèrent un long couloir dans le plus grand silence. Draco vint se placer près de Gabrielle.

– Evite de te prendre pour ce que tu n’es pas, petite, chuchota-t-il. Tu n’es rien ici. Pas même un être humain. Tout juste bonne à faire ce qu’on lui dit de faire quand on lui dit et sans broncher. Alors range-moi cette insolence et reprends ta place au plus bas de l’humanité, esclave.

Le ton avait été sec. Gabrielle comprit qu’elle devrait faire un effort. Elle n’était plus une rebelle ici. Elle était une simple esclave qui allait – si tout se passait comme prévu – être offerte à la Conquérante. Elle baissa donc la tête.

Draco se rapprocha du garde et commença à lui raconter quelques blagues de mauvais goût sur sa façon de « tester » les nouvelles esclaves avant de les vendre. Soudain, ils s’arrêtèrent devant une petite porte en bois. La salle des négociations. Le garde ouvrit et laissa entrer Draco et les esclaves. Le marchand s’installa comme il semblait en avoir l’habitude et donna l’ordre aux autres de se mettre debout le long du mur. Il plaça Gabrielle à côté de lui à table, position stratégique pour que la Conquérante la remarque. D’ici quelques instants, elle allait faire son entrée. Gabrielle sentit son cœur battre la chamade. Elle allait voir la Conquérante en personne et cette femme allait décider de son destin. Soit elle refusait de la prendre et Draco se débarrasserait d’elle, soit elle acceptait et sa mission commençait avec la peur incessante d’être découverte et de finir au sommet de la colline. Elle n’avait pas peur de mourir. Non, ce qui l’effrayait le plus c’était de ne pas résister aux tortures. Elle ne voulait pas provoquer la mort de ses amis.

La porte du fond s’ouvrit et Draco se leva. C’était elle…

 

2

Jamais Gabrielle n’avait vu femme plus belle. Elle avançait lentement, avec assurance, ses yeux d’un bleu intense fixés sur un point invisible droit devant elle. Elle inspirait le respect, même pour la rebelle qu’était Gabrielle. Comment une telle beauté pouvait-elle être aussi cruelle ? La réponse se trouvait dans le regard de la Conquérante. Froid, distant, sans âme. L’apparence de cette femme n’était qu’un leurre. A l’intérieur, c’était un démon.

La grande femme s’avança d’un pas décidé vers les esclaves. Elle les observa un par un, notant leur taille, la force dans leurs bras, leur façon de se tenir. Il ne lui fallait pas plus d’une seconde pour évaluer le potentiel d’un être humain.
Soudain, un des hommes cracha à ses pieds. Elle s’arrêta, fixant un instant la tâche humide qui était en train de s’imprégner sur le tapis, puis releva doucement la tête vers l’esclave qui avait osé faire ça. Son regard se fit encore plus dur qu’auparavant. Gabrielle n’aurait jamais pu croire cela possible. Elle était effrayante.

L’homme se mit à trembler, regrettant sûrement son geste de bravoure inutile. A côté de la petite blonde, Draco également serra les poings. S’il avait amené un autre rebelle dans ses rangs, il finirait lui aussi dans les geôles.

– Mon seigneur… commença-t-il, mielleux.
– Tais-toi ! s’exclama la Conquérante sans lâcher l’esclave du regard.

Tout le monde sursauta. D’un coup, elle attrapa l’homme par le col de sa chemise et le souleva du sol pour l’attirer vers elle.

– Tu te crois immortel ? demanda-t-elle sur un ton aussi calme que terrifiant. Tu pensais vraiment pouvoir cracher sur mon tapis et t’en sortir vivant ?

D’un geste brusque et sans attendre de réponse, elle jeta l’homme contre le mur. Sonné, il se laissa tomber par terre, un filet de sang s’échappant de son oreille. Mais la Conquérante n’en avait pas fini avec lui. Il avait fait la pire offense qu’il était possible de faire en sa présence. Lui, un simple esclave, un moins que rien, avait osé manquer de respect à la Conquérante. Elle ne tolérait déjà pas cela de la part de ses meilleurs alliés, alors un esclave ! En un seul geste rapide, elle dégaina son épée et transperça le ventre du rebelle qui hurla de douleur avant de succomber. Gabrielle retint un cri. Dans les rangs, une femme s’évanouit.

La Conquérante tendit la main vers un de ses soldats qui lui donna un linge. Elle essuya son épée calmement en regagnant sa place derrière la table. Son regard n’avait pas cillé une seule minute quand elle avait ôté la vie de cet homme. C’était un geste banal pour elle. Gabrielle avait envie de vomir et de hurler en même temps. Mais elle devait tenir bon. Pour la rébellion. Pour le pays.

Xena s’installa confortablement. Ce type avait fait exactement ce qu’il fallait. Elle aimait affirmer son pouvoir dès le début quand de nouveaux esclaves arrivaient. Une petite leçon et ils se tenaient à carreau le reste de leur vie.

Dans son esprit, elle sélectionna trois hommes et deux femmes dans la marchandise de Draco… puis son intention se porta sur la petite blonde qui se tenait près du marchand. Il la connaissait bien. Il savait qu’en mettant cette femme ici, la Conquérante ne pourrait que la voir et s’y intéresser. Elle avait un certain charisme, même si elle n’arrivait pas vraiment à cacher son malaise. Elle ne ressemblait pas aux autres esclaves que Draco avait l’habitude d’apporter avec lui. Elle semblait forte bien que peu musclée, sûre d’elle. Elle s’évertuait à ne pas lever la tête mais la Conquérante voyait bien les regards qu’elle lui lançait. Elle avait les yeux d’un vert proche de l’émeraude, même si, selon l’angle, ils semblaient prendre une couleur bleue ou grise. C’était une belle jeune femme, mais la Conquérante se rendait bien compte qu’elle n’était pas une esclave. Draco préparait quelque chose et cette fille était l’appât. Il faudrait se méfier.

– Que m’apportes-tu là ? demanda-t-elle en désignant du menton la petite blonde.

Elle devait attaquer directement. Draco était un bon marchand, un bon chef de clan, mais un bien piètre stratège. Ce n’était pas pour rien qu’elle ne s’était jamais alliée à lui dans ses conquêtes. Il se faisait avoir à la moindre jolie fille, à la moindre promesse d’argent. Il n’était pas de ceux dont on pouvait se fier sans problème et Xena n’aimait pas devoir regarder par-dessus son épaule avec ses associés. Elle aimait sentir la confiance et le respect de ses hommes. Si l’un d’eux venait à la trahir, il pouvait dire adieu à la vie.

Draco sursauta donc, comme elle s’y attendait. La petite blonde ne broncha pas.

– Eh bien… j’ai cru comprendre que tu cherchais un barde pour écrire ta gloire, répondit l’homme avec assurance. Cette fille vient de Macédoine. Elle sait lire et écrire. Je me suis dit, puisque je devais venir te montrer mes dernières trouvailles, pourquoi ne pas te faire un petit cadeau en gage de ma loyauté ?
– Tu m’offres un barde ? s’étonna la Conquérante en levant un sourcil, réflexe qu’elle ne maîtrisait pas toujours.
– Si tu veux d’elle, bien sûr. Elle est douée ! Elle saura rendre la grandeur de ton règne.

La Conquérante examina la barde en question. Elle ressemblait plus à une rebelle qu’à une poétesse. Avec ses cheveux courts et son air déterminé, elle n’avait rien de l’image d’un aède.

– Qu’as-tu écrit, barde ? demanda-t-elle à la jeune fille.

Gabrielle sursauta. Elle était en train de lui parler. Le ton n’était pas agressif mais il se voulait méfiant. Elle avait des doutes quant au discours de Draco, et pour cause, cet imbécile en faisait beaucoup trop pour ne pas paraître louche. Devait-elle réellement dire ce qu’elle avait écrit ? Sa dernière œuvre dénonçait les actes répugnants des soldats de la Conquérante dans le village de Topos, au sud du pays. Elle avait abusé des noms d’oiseaux, autant pour les soldats que pour la régente. Non, il vaudrait mieux éviter de parler de ses derniers écrits.

– J’écris des poèmes, des odes, répondit-elle donc sans lever la tête.

Elle sentait le regard insistant de la Conquérante sur elle. Elle était en train de l’analyser. Chacun de ses mots, chacun de ses gestes serait répertorié dans l’esprit de la femme qui se ferait alors une idée précise de la personne qu’elle avait en face d’elle.
Lentement, elle se redressa puis se leva sans quitter l’esclave des yeux. Elle se pencha en avant, les deux poings sur la table. Gabrielle perçut le mouvement et sentit Draco se tendre à côté d’elle. La menace était palpable.

– Des odes ? répéta sèchement la Conquérante.
– A l’amour, mon seigneur, expliqua Gabrielle en levant les yeux.

Les regards se croisèrent pour la première fois et la rebelle ne put s’empêcher de frissonner. Aussitôt, la régente leva un sourcil et Gabrielle se dépêcha de baisser la tête avant que ce moment un peu trop long ne passe pour un affront à la Conquérante.

Elle ne savait même pas pourquoi elle avait donné pareille réponse. Elle n’avait jamais rien écrit sur l’amour. Elle ne voyait pas comment elle aurait pu puisqu’elle ne l’avait jamais connu. D’ailleurs, tous ses pamphlets parlaient plutôt de haine. Jamais la Conquérante ne prendrait un barde qui écrivait sur l’amour. L’amour ne faisait pas partie de sa vie. Gabrielle avait mal joué sur ce coup-là et elle allait le payer cher. Un coup d’œil rapide lui confirma que la grande femme l’observait toujours, un léger sourire au coin des lèvres. Puis, les yeux bleus parcoururent son corps de la tête aux pieds, déclenchant un sentiment étrange de gêne chez Gabrielle et un nouveau sourire beaucoup plus froid de la part de la Conquérante.

– L’amour hein ! s’exclama-t-elle d’un coup. Tu n’auras pas grand-chose à écrire sur ce sujet ici, barde. Quoi qu’il en soit, Draco, je te remercie pour ton cadeau. Je ne sais pas encore à quoi il va me servir exactement mais je trouverai bien.

Elle désigna cinq autres esclaves, ordonna à un garde de payer le prix demandé et quitta la pièce sans un mot.
Une servante entra juste après et demanda à Draco de la suivre avec la barde. Le marchand demanda à un des soldats de ramener les esclaves au chariot pendant qu’il accompagnait Gabrielle. Ils traversèrent de nouveaux couloirs sombres jusqu’à ce que la femme s’arrête devant une petite porte en bois sculpté.

– Voici votre chambre, dit-elle avant de partir vers d’autres occupations.

Draco et Gabrielle se regardèrent un instant. Une chambre ? La Conquérante n’aurait jamais donné de chambre particulière à un esclave. Alors c’était gagné ? Gabrielle était bien la barde officielle du palais ? Il faudrait bien sûr attendre la confirmation de la Conquérante en personne mais cela semblait en bonne voie.
Draco ouvrit la porte et découvrit une petite pièce contenant un simple lit, une table et un petit balcon. Il fit entrer Gabrielle et ferma la porte derrière lui.

– Tu sais ce qu’il te reste à faire ? demanda-t-il d’une voix menaçante.

Gabrielle acquiesça. Elle devait tout faire pour se rapprocher de la Conquérante et recueillir le plus d’informations possible sur sa vie privée. Ses parents, sa famille… tout ce qui aurait pu la toucher d’une façon ou d’une autre. La source mystérieuse de Draco avait bien compris qu’attaquer la Conquérante de front par les armes ne servirait à rien. Elle était bien trop puissante et bien trop douée à ce jeu-là. Pour atteindre la régente, il faudrait toucher le cœur avant tout.
Un espion déjà en place dans le palais prendrait contact avec elle dans les jours qui suivraient pour avoir les premiers indices. Gabrielle devrait tout faire pour que la Conquérante lui fasse confiance.

– Ne me déçois pas ! dit Draco avant de quitter la chambre.

Elle allait éviter. Décevoir Draco reviendrait à dire que la Conquérante avait découvert son manège. Et dans ce cas, autant aller directement sur la colline se clouer elle-même les pieds et les mains.

Elle fit un tour rapide de la petite pièce. C’était sommaire mais elle avait connu pire. Et puis, elle aurait pu aller avec les esclaves, quelque part dans un endroit lugubre du palais. Au moins, ici, elle pourrait profiter un peu de quelques moments de solitude.

Elle ouvrit la fenêtre qui donnait sur le balcon et sur un petit jardin visiblement laissé à l’abandon. Les fleurs poussaient comme bon leur chantait, le lierre avait recouvert un petit banc de pierre et la fontaine ne semblait plus donner d’eau depuis longtemps. Cependant, ce côté sauvage n’était pas pour déplaire à Gabrielle qui appréciait particulièrement la nature quand elle reprenait ses droits. Les couleurs étaient chatoyantes, les parfums se mélangeaient pour donner une senteur étrange et agréable. Personne ne devait venir dans ce coin perdu. Au moins, elle ne serait pas dérangée.

Elle retourna dans la chambre et regarda encore une fois autour d’elle. Elle était seule à présent. Il n’y aurait plus personne pour la surveiller, mais également plus personne pour la protéger. Dans son village, même si elle était à la tête de la milice, elle savait qu’elle pouvait compter sur les autres en cas de danger. Là, il n’y avait qu’elle, Gabrielle, face à la Conquérante en personne. Elle allait devoir jouer un personnage toute la journée. Elle ne savait pas si elle pourrait le faire. Elle venait de réaliser l’ampleur de sa mission. Elle tenait l’avenir du pays entre ses mains. Si elle réussissait à réunir assez d’informations pour la source, elle mettrait fin au règne de terreur de la Conquérante.

La porte s’ouvrit et la Conquérante entra subitement dans la chambre. Gabrielle sursauta, reculant sans s’en apercevoir. Elle était apparemment énervée et la rebelle ne doutait pas que, si elle avait voulu la tuer sur le champ, elle l’aurait fait sans aucun état d’âme. Pourtant, la régente ralentit le pas, comme pour ne pas l’effrayer, mais son visage reflétait toujours la froideur de son esprit sanguinaire.

Elle s’approcha doucement, fixant Gabrielle dans les yeux. La barde se dit qu’elle devrait peut-être baisser la tête, après tout elle n’était qu’une esclave, mais elle n’y parvint pas. Visiblement, la Conquérante était dans le même état d’esprit. Elles restèrent un moment infini face à face, les yeux dans les yeux, sans bouger ni échanger un seul mot. Gabrielle comprenait enfin la fascination des hommes pour cette femme. Elle dégageait quelque chose de profondément troublant que la rebelle n’arrivait pas à expliquer. Pour la première fois de sa vie, elle n’avait pas assez de mots pour exprimer ce qu’elle ressentait. La peur. Oui. La haine aussi. Mais il y avait autre chose. Un sentiment bien plus profond. Elle connaissait les agissements de cette femme. Elle savait à quel point elle pouvait se montrer dure et cruelle. Et pourtant, Gabrielle ne pouvait s’empêcher de se sentir attirée par elle, comme si un lien, quelque chose de bien plus puissant que l’esprit lui-même, agissait malgré elle.

La Conquérante se rapprocha encore et le cœur de Gabrielle se mit à battre bien trop vite pour pouvoir supporter un tel rythme trop longtemps. Elle ne pouvait pas bouger. Le regard glacé de la Conquérante était bien plus intimidant que tout ce qu’elle avait pu connaître comme situations dangereuses dans sa vie. Elle ne savait pas ce qu’attendait cette femme. Elle ne semblait pas décidée à la prendre comme barde, et pourtant elle lui offrait cette chambre. Elle restait toujours aussi froide et distante mais il y avait quelque chose dans son regard que Gabrielle était incapable d’expliquer. La haine ? La colère ? Non, la rebelle connaissait bien l’éclat de la colère dans les yeux d’un soldat. C’était autre chose…

La régente la dépassa pour aller sur le balcon. Les bras se frôlèrent. Gabrielle crut sentir un frémissement chez la Conquérante mais elle se rappela immédiatement à l’ordre. Cette femme avait assisté à plus de batailles que tous les soldats du palais réunis. Elle avait provoqué la mort de milliers d’hommes à travers le monde. Elle n’allait pas trembler devant une simple esclave !

– Il va falloir te trouver une occupation, dit soudain la Conquérante en lui tournant le dos.

Trouver une réponse et vite. Elle ne serait pas barde, du moins pas tout de suite.

– Je sais cuisiner, répondit-elle sans réfléchir. Je dois d’ailleurs avouer que je suis assez douée. Dans mon village, mes petits plats avaient beaucoup de succès. Il faut dire que ma mère est une excellente cuisinière…

Elle se tut lorsque la Conquérante se retourna, s’appuyant sur le rebord du balcon, et croisa les bras sur sa poitrine en dévoilant un sourire des plus déroutants. Ni sympathique, ni mauvais. Un sourire sans expression particulière. Gabrielle n’avait jamais vu cela auparavant. Cette femme était vraiment curieuse.

– Alors tu sais écrire ? demanda-t-elle, visiblement amusée par le monologue que venait de faire la barde malgré elle.

Gabrielle réalisa qu’elle s’était laissée emporter. Elle était tendue, sous pression. Elle ne devait pas se faire démasquer, pas tout de suite, pas avant d’avoir entendu quelque chose d’intéressant. Elle devrait tenir le plus longtemps possible.
Soudain, la Conquérante se redressa et retourna dans la chambre. L’étrange sourire avait disparu, laissant de nouveau place à ce visage froid si souvent décrit dans les gravures qui circulaient dans le pays. Elle frôla de nouveau Gabrielle et atteignit rapidement la porte.

– Je prévois un grand banquet demain, dit-elle sans se retourner. Tu iras aider en cuisine. Nous verrons par la suite ce que nous pourrons faire de toi.

Elle ouvrit la porte et sortit sans plus de cérémonie. Gabrielle attendit un moment avant de recommencer à respirer. Tous ses membres se mirent à trembler d’un seul coup. Elle dut s’assoir sur le lit pour ne pas tomber. Elle venait de rencontrer la Conquérante en personne. Tout ce qu’elle avait entendu sur son charisme, sa beauté, sa froideur… tout était vrai, si ce n’est cette étrange sensation qui avait parcouru son corps chaque fois que leurs regards s’étaient croisés…

Gabrielle secoua la tête fermement. Cette femme respirait la mort. Il fallait l’arrêter à tout prix. Elle sentit les battements de son cœur reprendre un rythme normal et retourna respirer l’air frais sur le balcon. Derrière les murs, une musique entraînante se mit à retentir. La fête commençait dans les rues de Corinthe. Elle rentra et ferma la fenêtre. Elle n’avait vraiment pas envie de se réjouir.

 

3

Gabrielle suivait une servante à travers de nouveaux longs couloirs sombres. Elle avait passé sa première nuit dans le palais, et n’avait pas pu fermer l’œil. La fête avait battu son plein jusque tard, mais ce qui avait surtout dérangé la rebelle, c’était de repenser à ce qu’elle venait de faire. Elle n’avait pas réalisé, même en prenant contact avec Draco, ce qu’elle faisait réellement. A présent, elle était à l’intérieur du palais de la Conquérante, au plus proche de l’ennemie du peuple, mais surtout au plus proche de se faire trancher la gorge au moindre faux-pas pouvant révéler sa véritable identité. Elle devrait sans cesse se répéter qu’elle était une esclave. Ici, elle n’avait plus de liberté. Et surtout pas celle de la parole. Celle-là serait la plus dure à contenir, elle le savait. Elle avait toujours eu tendance à trop parler, et particulièrement quand elle ne devait pas. Ici, elle devrait se taire si elle voulait garder la vie sauve. Elle n’avait pas pu s’empêcher de penser au pauvre bougre qui avait été tué pour un simple crachat. Si elle se mettait à parler de justice et de liberté, elle se doutait bien de ce qui allait se produire. Alors, adieu la vie et surtout adieu la mission.

La servante tourna à droite. Gabrielle fit de son mieux pour se souvenir du trajet. Elle devait être en mesure de s’enfuir au besoin. Elle avait passé une bonne partie de la journée à tourner en rond dans sa chambre. Elle avait longuement regardé le jardin abandonné en se disant qu’elle pourrait peut-être aller y faire un tour, mais elle ne savait pas vraiment ce qui lui était permis dans le palais. La Conquérante n’avait rien dit, ni la servante qui était venue la chercher tout à l’heure. Elle lui avait simplement demandé de la suivre, et n’avait plus prononcé un mot depuis, malgré les tentatives de conversation de Gabrielle.

La servante s’arrêta devant une petite porte en bois simple d’où s’échappaient des bruits de vaisselles et de voix humaines. Elle ouvrit et se poussa pour laisser entrer Gabrielle dans une immense cuisine en pleine effervescence. Ce soir, la Conquérante donnait un dîner officiel avec ses meilleurs hommes. Gabrielle avait été réquisitionnée comme prévu, le problème étant qu’elle avait un peu enjolivé ses compétences. De toute façon, elle saurait se débrouiller et n’allait tout de même pas être tuée pour mauvais assaisonnement.

Cependant, le repas semblait déjà avoir été préparé. Visiblement, elle avait été appelée pour servir et c’était plutôt une bonne chose. La Conquérante ne se doutait pas que sa nouvelle esclave pourrait retenir des informations intéressantes à transmettre à un espion déjà installé dans son propre palais. La résistance s’était mise en place peu à peu, et n’attendait qu’un mot pour agir. Ce mot, c’est Gabrielle qui en serait à l’origine avec ses découvertes. Encore fallait-il qu’elle se rapproche suffisamment de la régente pour pouvoir entendre ce qu’elle avait à dire.

Elle repéra immédiatement le garde qui se tenait dans le coin le plus sombre de la pièce, la main posée sur le manche d’un fouet enroulé à la ceinture. C’était un jeune homme d’une vingtaine d’années à peine mais au visage dur et fermé. Il ressemblait à tous les soldats que Gabrielle avait pu voir au cours de ses visites dans les villages attaqués sur ordres de la Conquérante, des brutes prêtes à tuer, frapper et violer sans vergogne. Il la vit également, se mit à sourire de façon répugnante et siffla entre ses dents en faisant un signe de tête pour qu’elle s’approche.
Mais Gabrielle n’était pas un chien. Elle fit donc comme si elle n’avait rien vu ni entendu et s’approcha de la table pour savoir ce qu’on attendait d’elle. Elle n’eut pas le temps de poser une question qu’une main de posa sur son épaule et la força à se retourner. Elle se retrouva face à face avec le garde au regard vicieux. Il tenait toujours fermement son épaule et enfonçait douloureusement ses doigts dans la chair. Gabrielle fit de son mieux pour ne pas montrer qu’elle avait mal. Ça lui aurait fait trop plaisir.

– Alors comme ça on m’ignore ? demanda le garde sans perdre son sourire.
– Je suis désolée je…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle reçut un bon coup de poing dans le ventre. En réalité, cela ne fit pas vraiment mal. Elle s’y attendait. Les hommes de la Conquérante étaient connus pour leur violence, surtout à l’égard des femmes. Et puis, il n’avait pas vraiment frappé fort. C’était plus un avertissement. Mais elle plia tout de même sous l’effet du choc.

– Les esclaves ne répondent pas ! s’exclama le garde en prenant le menton de Gabrielle pour la forcer à se relever. Ils obéissent !

Elle ferma les yeux et attendit le prochain coup. Car ce genre d’attaque ne venait jamais seule. Pas chez ces individus qui aimaient particulièrement s’en prendre aux plus faibles.

– Je peux savoir ce que tu fais ? demanda soudain une voix enrouée venue du fond de la pièce.

Gabrielle ouvrit les yeux et vit un garde plus âgé qui se tenait dans l’encadrure de la porte, la main sur le pommeau doré d’une épée accrochée au côté droit. C’était apparemment quelqu’un de haut gradé, car le jeune soldat lâcha immédiatement Gabrielle et se mit au garde-à-vous. 

– Basileus… elle… je…
– Je pensais que le dernier avertissement t’avait servi de leçon, Cassius ! s’exclama l’homme en se rapprochant.
– Elle m’a manqué de respect, chef.
– Si je fais part de cet… incident à la Conquérante tu sais ce qui t’attend.
– Oui, chef, murmura le garde en baissant la tête.
– Va aux écuries. Tu y seras en meilleure compagnie.

Au regard de dégoût qu’exprima soudain le fameux Cassius à l’annonce de l’ordre, Gabrielle comprit que la punition serait pénible, du moins pour le soldat imbus de lui-même qu’il était.
Basileus attendit que le jeune homme quitte la pièce pour s’approcher encore de la nouvelle esclave et lui prendre gentiment le bras. Il n’avait pas l’air méchant. Au contraire, il regardait Gabrielle avec une réelle gentillesse et un sourire sympathique. Cela contrastait avec l’attitude que la rebelle avait pu voir chez la grande majorité des soldats de la Conquérante. Pourtant, cet homme était un gradé respecté par les plus jeunes. Il devait être un ennemi féroce au combat.

– Il ne t’a pas fait mal ? demanda-t-il.
– Grâce à toi, non.
– Il a fait l’erreur de trop. Tu peux t’estimer heureuse. Rares sont les personnes qui ont eu l’occasion d’irriter Cassius et ont pu le raconter par la suite.
– Si tu n’étais pas intervenu je pense que je n’en ferais pas partie.
– J’en parlerai à la Conquérante. Il sait ce qui l’attend. La dernière fois déjà…
– Je ne vois pas pourquoi tu t’intéresses à la justice dans mon cas. Je ne suis qu’une esclave.
– Les esclaves ne sont pas maltraités ici. En tout cas pas sans raison, et pas de cette façon. C’est la Conquérante qui décide des châtiments. Cassius le sait. Il en subira les conséquences.
– Les conséquences ? Pour un simple coup ? J’ai vu ce que les soldats comme Cassius peuvent faire au nom de ta chère Conquérante, répliqua sèchement Gabrielle. Dans les villages, ils pillent, il saccagent, ils violent les femmes, massacrent des familles entières. Et quand nous envoyons des messagers pour prévenir Corinthe, la seul réponse que nous obtenons c’est le retour d’autres soldats du même acabit.
– Tu parles sans savoir…

Mais Gabrielle n’écoutait plus. Pour la première fois de sa vie, elle avait l’occasion de parler à quelqu’un d’important dans l’entourage de la Conquérante. Elle avait un message à faire passer et n’allait pas se gêner pour le faire. Elle oublia toutes les bonnes résolutions qu’elle avait prises pendant la nuit, se tint aussi droite que possible et regarda Basileus droit dans les yeux, même s’il faisait bien deux têtes de plus qu’elle. Cela ne l’avait jamais impressionnée.

– Et si on parlait de Karpos ? Le village a été entièrement brûlé par ordre de la Conquérante après qu’un rebelle s’y soit réfugié. Ou Pealas où trois femmes ont disparu après le passage d’une troupe de la Conquérante ? Oh et n’oublions pas le massacre de Demitros. Hommes, femmes, enfants. Tes chers soldats ont tué tout le monde sous prétexte que quatre rebelles y avaient été arrêtés.
– Les hommes qui ont fait ça ont été punis, répondit calmement Basileus.
– Quoi ? Ils ont été privé de repas ? Ils ont fait quelques jours de cachots peut-être ?

Gabrielle était hors d’elle. Elle ne hurlait pas encore mais ça n’allait pas tarder. En son for intérieur, elle ne cessait de se répéter de se calmer. Tu n’es qu’une esclave, bon sang ! Mais elle ne se contrôlait plus. Toute la fureur qu’elle avait emmagasinée, l’impuissance qu’elle avait pu ressentir, la haine, la peur, la rage, le dégoût, la révolte… elle ne pouvait plus se taire.
Autour d’elle, les esclaves avaient arrêté leur besogne et observaient, abasourdis, le toupet et la folie de cette nouvelle arrivée qui osait s’attaquer ainsi au Commandant de la garde personnelle de la Conquérante. Et l’homme ne disait rien. Il n’était pas réputé pour sa violence, loin de là. Il faisait partie des êtres les plus respectés de ce palais. Il avait su se faire apprécier des soldats comme des esclaves, et servait régulièrement d’intermédiaire entre les différents habitants du palais et la Conquérante. Mais cette fille allait vraiment trop loin. Il ne pourrait pas laisser passer ça.

– Le meneur a été crucifié, dit-il tout à coup sur le même ton apaisant. Ses hommes ont reçu vingt coups de fouets. Ceux qui ont survécu ont été pendus sur la Grand-Place pour haute trahison. L’ordre avait été donné de brûler le village de Demitros, oui. Mais ils avaient interdiction de toucher aux habitants, sauf pour se défendre, comme il en a toujours été.

Gabrielle ne sut quoi répondre. Elle mit un certain à comprendre ce qu’elle venait d’entendre. Alors ils avaient été punis. Enfin… ceux-là. Mais elle avait encore tellement d’exemples à donner ! Sa colère revint rapidement.

– Et pour les autres ? reprit-elle. Karpos et tous les autres villages brûlés et dévastés ?
– Nous nous devons de faire respecter les lois. Toute rébellion est interdite. Si la Conquérante laissait passer ce genre d’acte, c’est le pays tout entier qui sombrerait dans la violence et le chaos. Il faut faire des exemples pour que le message soit compris.
– La seule violence que j’ai pu voir dans ce pays, c’est celle des soldats de la Conquérante ! Si elle utilisait son pouvoir pour faire le bien, elle aurait sûrement moins de problèmes avec les rebelles. Si elle s’occupait de son peuple au lieu de l’affamer au nom de sa conquête de nouveaux territoires, elle serait sans doute beaucoup plus appréciée.
– J’ai l’impression d’entendre une rebelle, et non pas une esclave, dit soudain Basileus en souriant.

Gabrielle sursauta. Elle venait de se trahir. Maudite langue qui ne savait pas se tenir ! Elle baissa la tête et préféra ne plus rien dire. Elle sentit que ses joues commençaient à chauffer et espéra que le soldat ne verrait rien.

– Tu devrais apprendre à modérer tes paroles, petite, reprit tranquillement le commandant. Et sache également que tu ne sais pas tout. Il y a toujours deux versions d’une même histoire. Essaie d’écouter les deux parties avant d’émettre un jugement.

Il regarda autour de lui les esclaves qui avaient arrêté de travailler pour écouter le manifeste de la nouvelle venue. Il lui suffit d’un geste de la main pour remettre tout le monde à la tâche.

– Fais ce pour quoi tu es ici, ordonna-t-il finalement à Gabrielle avant de tourner les talons.

La jeune esclave hocha doucement la tête avant de se concentrer sur la table et de regarder les plats qui y avaient été posés.

– Tu as été très courageuse, assura une femme en lui tendant un linge pour protéger ses mains.
– Courageuse ou inconsciente ! répliqua un homme en posant un plat brûlant sur ses bras. Suis-moi ! La Conquérante n’aime pas attendre.

 

4

La salle de réception était une immense pièce aux murs de pierre brute recouverts de drapeaux aux couleurs de la Conquérante. Une grande table rectangulaire trônait au milieu, entourée d’une vingtaine d’hommes bruyants et, au bout, présidant comme il se devait, la Conquérante en armure luisante. Gabrielle remarqua immédiatement l’impression d’ennui évidente qui se dégageait de son attitude, malgré les blagues plus que douteuses et visiblement hilarantes qu’enchaînaient les chefs de guerre.

Gabrielle posa le plat sur la table et fit de son mieux pour ne pas montrer la douleur des brûlures sur ses doigts. Elle n’eut pas le temps de se remettre que l’homme qui l’avait accompagnée lui collait un pichet de vin dans les mains et lui ordonnait de servir les invités pourtant déjà très imbibés. Elle remplit rapidement les verres pour se rapprocher de la Conquérante qui était en train de discuter avec un homme assis à sa droite.

– Je ne te comprends pas, ma reine, dit l’homme. Ce sont des animaux ! Et comme tous les animaux, ils sont faits pour servir les véritables seigneurs de cette terre, les humains.
– Je t’ai dit non, répondit simplement la Conquérante en tendant son verre distraitement à Gabrielle.
– Ils sont forts et solides. Ils feraient de parfaits esclaves ! Je connais quelques rois qui donneraient un bon prix pour avoir un centaure à leur service !
– N’insiste pas.
– Il y a ce village, pas très loin d’ici, continua l’homme. Ils se reposent tous sur leur chef, un certain Kaleipus. Il suffit de s’en emparer et…
– J’ai dit non ! s’exclama soudain la Conquérante en frappant du point sur la table.

Gabrielle écouta attentivement chaque mot. Apparemment, l’homme cherchait à développer son marché d’esclaves avec des centaures. Tout le monde savait qu’ils étaient protégés mais jamais personne n’avait su en expliquer la raison. Dès qu’elle avait pris possession du pays, la Conquérante avait interdit toute attaque contre eux sous peine de sévères représailles. Cet homme jouait avec le feu. D’ailleurs, le chef de guerre ne cachait pas son agacement. Elle serrait son verre au point que Gabrielle pensait qu’il allait finir par se briser. Mais il n’y avait pas que de la contrariété dans les yeux bleus de la femme, il y avait autre chose que Gabrielle ne savait expliquer. Comme si elle défendait quelque chose qui lui était cher. Pourtant, le territoire des centaures n’avait rien de très rentable. Peut-être cachait-il un objet précieux que la guerrière cupide ne voulait pas partager.

Sans réfléchir, elle leva les yeux vers la Conquérante et se rendit compte qu’elle l’observait. Quand leurs regards se croisèrent, la régente leva un sourcil. Surprise par ce geste si désinvolte, Gabrielle sursauta, renversant du vin sur l’homme qui voulait attaquer les centaures. Il la poussa violemment en se redressant.

– Tu peux pas faire attention ? hurla-t-il en essuyant ses vêtements.

Gabrielle ne répondit rien et baissa la tête. Une esclave. Tu es une esclave. 

– Retourne en cuisine, ordonna la voix neutre de la Conquérante. Tu as fait assez de dégâts pour la soirée.

Gabrielle obéit sans rien dire et se précipita dans les cuisines. Elle n’eut pas le temps de respirer que deux mains fermes l’attrapaient par le col de sa chemise et la soulevait contre le mur. L’esclave qui l’avait accompagnée ne semblait vraiment pas content de ce qui venait de se passer.

– Cet homme ! dit-il en se retenant de crier. Cet homme est un invité de marque de la Conquérante et tu viens de renverser du vin sur ses affaires ! Tu sais ce qu’on risque par ta faute ?
– Un peu plus de lessive ?

L’homme ouvrit de grands yeux face à la réponse complètement hors de propos de Gabrielle. Soudain, il se mit à rire et la laissa quasiment tomber par terre. Elle massa son pauvre crâne qui avait tapé contre le mur. Décidément, ce soir, elle s’en prenait des coups ! A ce rythme, elle finirait par aller demander elle-même à être crucifiée.

– Tu es complètement folle ! s’exclama l’homme en riant. Tu ne tiendras pas longtemps ici si tu ne fais pas attention à ce que tu dis. En attendant, il vaut mieux qu’on ne te voie plus en salle. Reste ici et aide comme tu peux.

Gabrielle ne se le fit pas dire deux fois. Elle voulait éviter à tout prix de recroiser le regard de la Conquérante. Il y avait quelque chose dans ces yeux… quelque chose qui la perturbait profondément. Elle s’assit à la table et commença à empiler les assiettes qui avaient été lavées. Soudain, une petite fille de cinq ou six printemps vint s’asseoir près d’elle et observa attentivement chacun de ses gestes, suivant le mouvement de chaque assiette depuis les mains de Gabrielle jusqu’à la pile.
Puis, quand tous les plats furent rangés, la rebelle retrouva ses premières amours et sortit un parchemin de sa ceinture. Comme elle ne pouvait pas dormir, cette nuit, elle avait fini par écrire. Bien sûr, elle avait pris soin de ne rien dévoiler de sa mission ou de ses véritables origines. Du coup, elle était partie sur un poème sans vraiment savoir ce qu’il signifiait. Elle se dit qu’en le relisant, elle pourrait peut-être comprendre à quoi elle avait pensé en l’écrivant.

A côté d’elle, la petite fille l’observait toujours. Gabrielle lui fit une grimace à laquelle l’enfant répondit en se cachant le visage. Puis, elle reprit un air sérieux et recommença à fixer cette étrange esclave.

– Qu’est-ce que tu fais ? finit-elle par demander.
– Je lis, répondit simplement Gabrielle en souriant.
– Tu sais lire ? s’étonna la fillette.
– Oui. Mon père m’a appris quand j’avais à peu près ton âge.
– Et tu pourrais m’apprendre ? demanda-t-elle encore, pleine d’espoir.
– Eh bien…

Gabrielle chercha autour d’elle une trace d’un parent pouvant répondre à ses interrogations, mais tout le monde était occupé pour le banquet.

– Tu pourrais ? insista la petite fille, des étoiles plein les yeux.
– Oui, bien sûr, répondit Gabrielle.

Bien sûr qu’elle pourrait et plutôt deux fois qu’une. Elle ne concevait pas une vie sans lecture. C’est par les livres que passe la connaissance.

– Et tu pourrais apprendre à mon frère ? reprit la gamine.
– Oui.
– Et à Marcos ? C’est mon meilleur ami. Et à Lucia ?
– Tous ces enfants vivent dans le palais ?
– Oui. On n’a pas le droit de sortir, expliqua la petite fille, une pointe de déception dans la voix. Mais on s’amuse bien ! Alors tu pourrais nous apprendre à tous ?
– Eh bien… je suppose que oui. Si j’ai le temps je pourrais.
– Chic ! Je vais aller demander à la Conquérante tout de suite !

Avant que Gabrielle n’ait eu le temps de la rattraper, la petite fille s’était élancée dans le couloir qui menait à la salle de réception. La rebelle se précipita derrière elle sans réfléchir. Cette gamine allait se faire tuer ! Elle entra dans la grande salle et buta contre la fillette qui s’était figée juste derrière la porte. Elle regarda l’enfant puis suivit son expression effrayée pour assister à un spectacle hors du commun. L’homme qui cherchait à s’attaquer aux centaures était debout, collé au mur, maintenu légèrement au-dessus du sol par la seule force du bras gauche de la Conquérante qui tenait son épée de la main droite, contre le cou de l’homme.

La pièce était un véritable chantier. La table avait été renversée, les autres hommes n’osaient pas bouger. L’un d’eux avait apparemment le nez brisé et du sang avait imprégné toute sa chemise. Si personne n’agissait pour l’instant, il était certain que la situation allait dégénérer d’ici peu. Gabrielle se pencha vers la petite fille et lui dit de retourner en cuisine avant d’observer la scène de nouveau.

– Je… je crois qu’il s’agit d’un malentendu, balbutia l’homme.
– Je ne pense pas, non, répondit très calmement la Conquérante. Tout est très clair. Je t’ai donné un ordre et tu ne l’as pas respecté.
– Je pensais…

La grande femme poussa brusquement l’homme contre le mur, resserrant la pression de l’épée sur son cou. Un léger filet de sang apparut sur la lame et l’homme grimaça de douleur.

– Tu n’as pas à penser, Christos ! Tu as à obéir ! Je t’ai interdit d’attaquer les centaures.
– Je… je vais retirer mes hommes du territoire de Kaleipus.
– Tu crois que ce n’est pas déjà fait ? J’ai pris les mesures nécessaires.
– Tu as eu raison, ma reine.

La Conquérante grimaça en relâchant Christos qui se laissa tomber à genoux en se massant le cou. Elle commença à se diriger vers la table renversée quand elle s’arrêta soudain, le regard froid, un sourire étrange.

– Encore une chose, Christos, dit-elle en se retournant. Je déteste qu’on me trahisse !

A peine eut-elle prononcé ces mots qu’elle lança son épée vers l’homme et lui trancha la tête d’un seul coup bref. Gabrielle retint un cri, fermant sa bouche avec ses mains. La tête de l’homme tomba à côté de son corps qui mit un certain temps avant de s’affaisser. La Conquérante se retourna de nouveau, essuyant le sang de sa lame. Son regard n’avait pas changé. Elle ramassa tranquillement un verre par terre et se fit servir du vin par un esclave resté là pendant le déroulement de la scène. Derrière elle, une marre de sang commençait à se former autour du corps décapité.

– Faites nettoyer tout ça, ordonna-t-elle avant de se diriger vers la porte où se trouvait Gabrielle.

Elle s’arrêta un instant à hauteur de sa nouvelle esclave visiblement choquée, jeta un rapide coup derrière elle en fronçant les sourcils comme si elle ne comprenait pas ce qui pouvait déranger la jeune femme.

– Voilà ce qui arrive à ceux qui me trahissent, dit-elle en se penchant vers Gabrielle comme un acte de confidence.

La rebelle n’osa pas croiser son regard. Elle comprit que le message était en partie pour elle et préféra ne pas prendre le risque de révéler son identité par un simple coup d’œil. Elle s’empêchait de trembler pour l’instant mais savait que, dès qu’elle serait seule, elle aurait besoin de s’asseoir au plus vite.
La Conquérante quitta la pièce d’un même pas lent et détaché, comme si ce qui venait de se passer n’était que routine. D’ailleurs, c’était sans doute le cas. Le commandant Basileus apparut à son tour et fit un léger blocage sur le cadavre encore chaud avant de s’approcher de Gabrielle.

– Elle l’a tué… comme ça, parvint-elle à expliquer. Il avait compris le message. Il était à genoux, désarmé… Elle s’est retournée et…

Elle se précipita dans un coin de la pièce et rendit son seul repas de la journée. Quand elle eut fini, elle rejoignit Basileus qui venait d’ordonner à deux hommes d’enlever le corps. Elle se retint de retourner dans le coin quand elle vit un des esclaves ramasser la tête par les cheveux et la jeter dans un sac sans même un regard de compassion. Ce type, Christos, venait d’être tué, et c’est comme s’il n’avait rien été de plus qu’un chien galeux sur le bord d’une route. Un sentiment de révolte submergea de nouveau Gabrielle.

– Et c’est ça que tu appelles la justice ? demanda-t-elle sèchement à Basileus.
– Tu ne sais pas tout, petite, répéta-t-il avant de quitter à son tour la pièce.

Gabrielle resta là, un moment, sans bouger. Elle fixa les femmes qui nettoyaient le sang par terre avant d’aller vider les seaux dans les douves. Cette femme était complètement folle et tout le monde la laissait faire. Il fallait l’arrêter !
Les centaures. Il y avait quelque chose avec les centaures. Une chose qui faisait qu’elle était prête à tuer ses meilleurs hommes pour la protéger. Si c’était si précieux aux yeux de la Conquérante, ça le serait d’autant plus pour la source mystérieuse de Draco. A partir de maintenant, elle attendrait avec impatience que l’espion prenne contact avec elle.

 

5

C’était une belle journée ensoleillée qui s’annonçait ce matin-là dans le petit jardin abandonné. Gabrielle avait obtenu l’autorisation d’y aller grâce à Basileus qui avait décidé, pour une raison qu’il s’était refusé à donner, de prendre la nouvelle esclave sous son aile. Plus aucun garde n’osait s’approcher de la petite blonde de peur de représailles.
Gabrielle ne savait pas ce qu’était devenu le soldat qui l’avait agressée dans les cuisines dix jours auparavant. Car cela faisait bien dix jours depuis la mort de Christos et plus personne n’avait eu de nouvelles de la Conquérante depuis.
Basileus avait expliqué à sa protégée que la régente avait l’habitude de s’enfermer dans ses quartiers régulièrement, refusant tout contact avec le monde extérieur et ne sortant qu’au bout d’une période donnée. Seul le commandant avait le droit d’aller la déranger. C’est ainsi qu’il avait obtenu que Gabrielle puisse sortir dans le petit jardin pour prendre l’air de temps en temps. Il lui avait également fait faire le tour du propriétaire et elle avait pu ainsi découvrir toutes les entrées et les sorties possibles du palais.
Gabrielle ne savait pas vraiment ce que cherchait le vieux soldat. Il était certes très gentil, mais il avait quelque chose en tête. C’était certain. Il n’avait de cesse de vanter les mérites de la Conquérante. Sa ferveur au combat, sa volonté de justice, ses ambitions pour la grandeur de la Grèce… Gabrielle ne comprenait vraiment pas comment il pouvait dire autant de bonnes choses sur ce monstre. Sa ferveur au combat était poussée par son goût du sang et la mort de Christos en était un parfait exemple. Sa volonté de justice se traduisait par la destruction de villages entiers, et ses ambitions pour la grandeur de la Grèce provoquaient des famines gigantesques dans tout le pays.
Les discussions étaient sans fin entre le vieil homme et la jeune barde. Chacun y allait de ses arguments. Enfin, Gabrielle avait la parole. Et chaque fois qu’elle blâmait un peu plus la Conquérante, Basileus souriait curieusement.

Le commandant avait aussi réussi à convaincre la régente de sortir Gabrielle des cuisines. Il faut dire qu’elle commençait sérieusement à entamer les réserves d’assiettes et de plats en tout genre à force de trébucher et de faire tomber des piles entières d’ustensiles. Elle n’était pas très adroite de ses mains et venait de s’en rendre compte.
Elle avait donc changé de poste et s’était curieusement retrouvée à la surveillance des enfants du palais. Elle ne savait même pas que cette fonction existait et pensait d’ailleurs qu’elle avait été créée spécialement à son attention.
Elle avait à charge une dizaine d’enfants d’esclaves, dont la petite fille qui était venue lui parler le soir de la fête. Elle avait commencé à leur apprendre à lire la veille. Elle écrivait quelques histoires avec des géants et des héros, puis elle leur enseignait l’alphabet. Ils étaient tous très motivés et apprenaient vite. Gabrielle aimait beaucoup son nouveau travail, même s’il ne lui permettait pas d’atteindre la Conquérante. Elle savait qu’en passant du temps avec Basileus, elle finirait par se rapprocher peu à peu de ses quartiers.

Elle entendit soudain des bruits d’épées et des cris d’hommes de l’autre côté du mur. Elle n’avait pas vu la petite porte entre-ouverte qui permettait de sortir du jardin. Elle posa le parchemin sur lequel elle était en train d’écrire la prochaine histoire pour les enfants et se précipita à la porte. Elle n’avait pas le droit de sortir du jardin sans autorisation. Un garde était d’ailleurs toujours là pour la surveiller. Mais elle avait réagi trop vite et, pour éviter tout problème, elle referma la porte derrière elle. Elle en subirait les conséquences plus tard.
Elle s’arrêta dans sa course quand elle se rendit compte qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un combat mais bien d’un entraînement, et pas n’importe lequel, celui de la Conquérante.

Belle.
Gabrielle ne trouvait pas d’autres mots pour qualifier la guerrière à cet instant précis. Elle se tenait droite, en tenue de combat, l’épée prête à servir, face à cinq soldats essoufflés. Personne ne bougeait. Elle avait un sourire radieux, les yeux illuminés de joie. Si elle n’avait pas eu une arme mortelle dans la main, elle aurait pu ressembler à n’importe quelle femme du peuple ayant appris une merveilleuse nouvelle.

Soudain, elle lança un cri de guerre strident sans perdre son sourire et s’élança sur le premier homme. Trois autres fondirent sur elle au même moment. Elle frappa le premier au ventre, s’en servit comme d’un support pour tourner sur elle-même et envoyer d’un seul coup de pied les trois autres au tapis. Le cinquième attaqua à son tour et fut lui aussi projeté hors du terrain par un coup d’épée bien placé pour blesser mais de façon superficielle. Une fois tous les hommes à terre, elle retrouva sa position initiale et fit un tour d’horizon de la situation. Elle n’avait perdu ni son sourire ni l’éclat dans ses yeux. Cette femme aimait la violence plus que toute autre chose.

Gabrielle fut sortie de sa contemplation par une voix à côté d’elle.

– Tu es Zora ?

Elle se tourna vers la voix en question et se trouva face à une femme légèrement plus grande qu’elle et particulièrement musclée pour une servante. Elle ne devait pas être habituée aux missions d’infiltrations parce qu’elle regardait tout autour d’elle avec anxiété. La meilleure façon de se faire repérer.

– Tu es mon contact ? demanda Gabrielle en essayant de sourire de manière détachée comme pour n’importe quelle conversation sans intérêt. Ça fait un moment que je t’attends.
– Je ne pouvais pas venir plus tôt. Basileus a posé beaucoup de questions à ton sujet. Je devais faire attention.

En disant cela, elle montra l’autre bout du terrain d’un geste rapide et Gabrielle se rendit compte de la présence du commandant dans les parages. Elle savait qu’il se doutait de quelque chose mais n’avait toujours pas compris pourquoi il n’avait encore rien dit à la Conquérante. Elle salua le vieil homme en souriant. Il lui rendit son salut et rejoignit la régente qui venait de s’asseoir sur un banc en pierre pour affûter son arme.

– Tu as quelque chose pour moi ? reprit l’espionne.
– Pas grand-chose. Les centaures semblent très importants pour elle. Vous devriez chercher de ce côté-là.
– Rien d’autre ? Rien de plus précis ?
– Cherchez du côté d’un certain Kaleipus. La simple évocation de son nom l’a mise hors d’elle la dernière fois. Mais je n’ai rien de plus. Je n’ai pas eu l’occasion de m’approcher encore. Mais c’est en bonne voie.
– Tu dois faire vite !
– Suis-je en train d’interrompre quelque chose ?

La Conquérante s’était approchée sans que personne ne l’entende. La fausse esclave se figea, rougissante. Gabrielle fit de son mieux pour ne pas perdre son sourire. Tout était normal, elles ne faisaient que discuter de la pluie et du beau temps. Mais cette espionne n’était pas très douée. A réagir de cette façon, elle allait se trahir et par la même trahir Gabrielle.

Elle se tourna vers la Conquérante qui avait perdu son sourire. Elle savait ce qui se passait ici. C’était la fin. D’un coup, l’espionne se mit à courir vers la sortie. Gabrielle tenta de feindre la surprise. Mais qu’est-ce qu’il lui prend ? C’en était fini pour elle, de toute façon. Gabrielle devait penser à la mission avant tout. La Conquérante leva les yeux aux ciel, visiblement excédée par ce genre de comportement. Des rebelles, elle devait en arrêter plusieurs dizaines par lune dans son palais. Elle appela un des soldats qu’elle avait mis à terre quelques minutes plus tôt et lui donna l’ordre de rattraper la fuyarde et de la tuer.

– Non ! s’exclama Gabrielle malgré elle. Elle n’a rien fait !
– Je ne pense pas t’apprendre quelque chose en te disant que cette femme est une espionne, répondit simplement la régente tandis que le soldat quittait le terrain sur les traces de la rebelle. Je n’aime pas les espions, et encore moins les Amazones.

Les Amazones ? Alors c’était donc ça ! Voilà qui était la source mystérieuse de Draco. Les Amazones voulaient atteindre la Conquérante et s’y prenaient avec subtilité. Gabrielle aurait dû s’en douter. Personne à part une femme guerrière n’aurait pu avoir l’idée de trouver le véritable point faible d’une autre femme guerrière pour la déstabiliser et l’atteindre plus facilement.
La Conquérante se rendit compte de la surprise de Gabrielle, ce qui sauva sans aucun doute la rebelle. Mais justement, l’esclave venait de retrouver son côté rebelle et la révolte envahit une fois de plus son esprit au point d’oublier à qui elle avait à faire.

– Et cet esclave que vous avez tué ? demanda-t-elle soudain en regardant la femme dans les yeux. C’était un espion lui aussi ? Une Amazone déguisée peut-être ?

La Conquérante fronça un instant les sourcils devant l’affront. A côté d’elle, Basileus fit signe à Gabrielle de se calmer. Il aimait bien la jeune femme et avait de grandes ambitions pour elle, mais si elle allait trop loin, il ne pourrait plus rien faire. Il avait bien compris que l’esclave était repartie dans une de ces sautes d’humeur qu’elle n’arrivait vraiment pas à contrôler. Heureusement que la Conquérante avait eu un entraînement satisfaisant. Elle était de bonne humeur… du moins pour le moment. Si l’esclave disait le mot de trop, il ne pourrait plus répondre de rien.

– Il m’a manquée de respect, répondit finalement la Conquérante sur un ton légèrement irrité mais curieusement contenu. Si j’avais laissé passé cela, alors qu’il n’était même pas encore à mon service, les autres auraient pu se croire à l’abri et faire ce qu’ils voulaient. Un peu comme toi en ce moment.

Gabrielle fronça à son tour les sourcils. Cette dernière phrase aurait pu être considérée comme une menace. Pourtant, la Conquérante semblait plus amusée qu’énervée par le comportement de sa nouvelle recrue.

– Si je ne combats pas la rébellion dans mon propre palais, je ne vois pas très bien ce que je pourrais faire à l’extérieur, conclut-elle avant de se tourner pour partir.
– Et Christos ? l’arrêta Gabrielle qui n’en avait pas fini. Il était désarmé, il avait obéi à vos ordres. Qu’est-ce qu’il a fait pour mériter ce qui lui est arrivé ?

La Conquérante resta un instant sans bouger, lui tournant le dos. Soudain, elle fit demi-tour et attrapa le bras de Gabrielle pour l’amener vers elle dans un geste de menace évident.

– Ne parle pas sans savoir ! dit-elle sans desserrer les dents.

Gabrielle se mordit les lèvres. Elle était allée trop loin. Elle attendit la punition qui pourtant ne vint pas. Elle voulut s’excuser mais ça n’aurait pas été sincère et elle se dit qu’il valait mieux pour elle qu’elle garde sa bouche fermée pour le moment. Malgré tout, elle ne pouvait détacher son regard de celui pourtant effrayant de la Conquérante. Ses yeux avaient tourné au gris et c’était à présent la haine que l’on pouvait y lire. Gabrielle était sur la corde raide.

D’un coup, la guerrière lâcha l’esclave et disparut du terrain d’entraînement. Gabrielle se laissa tomber par terre. Elle aurait dû mourir, cette fois. Elle ne pouvait pas fermer sa bouche de temps en temps non ?
Basileus s’accroupit à côté d’elle et posa une main amicale sur son épaule.

– Tu as eu de la chance, petite, dit-il. Elle n’est pas aussi clémente avec les esclaves d’habitude.

Gabrielle acquiesça.

– Et méfie-toi de tes fréquentations à l’avenir. Elles pourraient te coûter cher.

Elle hocha de nouveau la tête. Pour la première fois de sa vie, elle ne pouvait pas parler. Elle venait de frôler la mort de près. Il aurait suffit d’un seul coup d’épée… 
Mais il n’en était rien. Elle était toujours en vie. Elle ne savait pas très bien pourquoi… mais elle était toujours en vie.

 

6

– Je suis sûre que Hercules a tué le lion ! s’exclama Lucia en poussant le jeune Thaddeus qui avait osé dire que le lion était beaucoup trop fort.

Gabrielle sépara les deux enfants avant que cela ne dégénère. Une chose était sûre, ces gamins étaient plein de vie.
Astrea, la petite fille qui était venue lui demander de lui apprendre à lire, était de loin la plus active dans le groupe. Elle connaissait déjà son alphabet par cœur et venait de commencer à apprendre à écrire quelques mots.
A la fin de chaque cours, Gabrielle racontait une histoire. Ce jour-là, c’était la rencontre d’Hercules avec le lion de Némée. Elle faisait de son mieux pour les captiver et leur donner envie de lire les histoires par eux-mêmes. Pour l’instant, ça avait plutôt l’air de marcher.

Cela faisait plusieurs jours qu’elle n’avait eu aucune nouvelle de la Conquérante, depuis leur dernière entrevue sur le terrain d’entraînement. Une nouvelle espionne avait pris contact avec elle peu de temps auparavant, et Gabrielle lui avait transmis le nom de quelques ennemis de la Conquérante cités par Basileus lors de leurs multiples conversations. César bien sûr, et un certain Ming Tien au royaume de Chin. Mais elle n’avait plus eu de nouvelle de l’Amazone après cela. Apparemment, il ne faisait pas bon être une espionne dans les couloirs du palais de Corinthe.

Son attention fut captée l’espace d’un instant par un mouvement dans le fond de la cours. Comme tous les jours, elle avait fait venir les enfants dans le petit jardin abandonné. Ils avaient entrepris de lui redonner son éclat d’antan. Les matinées consistaient donc à nettoyer le sol, bichonner les fleurs, tailler les arbres et les haies, aménager la fontaine. Basileus avait promis de tout faire pour ramener l’eau dès que le jardin serait de nouveau présentable.
Le mouvement en question venait justement du vieux commandant qui venait d’entrer. Comme à chaque fois, il congédia le soldat, sachant très bien qu’il ne le rappellerait pas après son départ, laissant à Gabrielle un moment de liberté… si tant est que devoir rester enfermée entre quatre murs, que ce soit dans sa chambre ou dans ce jardin, pouvait s’apparenter à de la liberté. Au moins, elle ne se sentait plus observée en permanence.

Basileus s’installa à côté d’elle sur le petit banc de pierre et écouta religieusement la fin de l’histoire, réagissant en même temps que les enfants sur certaines péripéties particulièrement éprouvantes.
Gabrielle aimait vraiment beaucoup ce vieil homme. Il lui rappelait son père par bien des aspects, et lui avait avoué voir en elle la fille qu’il aurait aimé avoir. C’était sans doute ce qui les liait l’un à l’autre. Elle avait l’impression de pouvoir se confier. Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait en confiance.
Il savait qu’elle n’était pas une simple esclave. Le discours qu’elle tenait sur la Conquérante n’avait pas changé depuis son arrivée et, plusieurs fois, le commandant lui avait fait la remarque de modérer ses propos ou en tout cas de parler moins fort. La plupart du temps, elle faisait en sorte de lui obéir, mais lorsqu’ils étaient tous les deux, elle ne se gênait plus. Il la contredisait sur nombre de ses critiques, notamment concernant les attaques de villages.
Il avait avoué ne pas être au courant de tout ce que lui racontait Gabrielle. Jamais un seul messager n’était arrivé à Corinthe avec ce genre d’histoire. La Conquérante ne pouvait donc pas être au courant des abus de ses soldats. Mais il en avait parlé avec elle et il était persuadé que des mesures allaient être prises. A en croire le vieil homme, la Conquérante n’avait pas l’intention de laisser faire ses gardes plus longtemps. Gabrielle avait du mal à y croire. Elle s’avouait cependant intriguée par le comportement de la Conquérante. Elle l’avait vue tuer des hommes de sang froid, toujours avec une explication logique à ses yeux. D’après Basileus, tout ce qu’elle faisait était mûrement réfléchi. Il n’y avait rien d’instinctif dans ses décisions, sauf lorsqu’il s’agissait de combattre. Et Gabrielle l’avait bien vu, cette partie-là de sa vie semblait celle qui lui apportait le plus de satisfactions.

– Raconte-nous une histoire sur la Conquérante, demanda soudain Astrea.

Gabrielle regarda Basileus. Les seuls récits qu’elle connaissait sur la Conquérante étaient loin d’être gaies ou drôles. Elle porta machinalement la main à sa nuque, cherchant rapidement quelque chose qui puisse plaire aux enfants.

– Tu sembles avoir du mal à trouver une histoire intéressante à raconter, barde.

Gabrielle se retourna brusquement. La Conquérante se tenait dans l’encadrure de la petite porte qui donnait sur le terrain d’entraînement. D’un seul coup, tous les enfants se précipitèrent sur elle et l’encerclèrent en sautant de joie devant une Gabrielle totalement abasourdie.
La régente garda une posture digne d’une meneuse d’hommes mais sembla incapable de se retenir de sourire devant l’enthousiasme des enfants à son égard. Elle parvint à les calmer doucement en posant sa main sur la tête du plus jeune. Elle semblait visiblement mal à l’aise, mais plus en raison de la présence de Gabrielle et Basileus que par rapport aux enfants. Au comportement de ces derniers, la rebelle voyait bien qu’ils étaient habitués à agir naturellement avec elle. Le fait même qu’Astrea n’ait eu aucune appréhension à aller voir la Conquérante le soir de la mort de Christos venait appuyer les soupçons de Gabrielle. Cette femme qui effrayait la quasi-totalité du monde connu n’avait aucun effet sur les enfants de son palais et semblait bien gênée que son esclave puisse s’en rendre compte. Curieusement, cette situation fit sourire la rebelle.

– Puis-je vous emprunter votre conteuse quelques instants ? demanda finalement la régente.

Le petit groupe se mit à soupirer.

– Gabby allait nous raconter une histoire avec toi, expliqua Thaddeus. Tu veux pas l’écouter avec nous ?

Gabby… la rebelle avait oublié ce détail. Elle n’avait pas pu mentir quand les enfants lui avaient demandé son prénom. Heureusement, la Conquérante n’était pas sensée connaître son nom d’infiltration. Gabrielle n’était qu’une esclave après tout. La régente ne connaissait pas tous ses sujets personnellement.

Tous les enfants commencèrent à pousser la Conquérante vers le petit banc. Gabrielle fut épatée de voir à quelle point elle se montrait patiente avec eux. C’était des enfants d’esclaves, de futurs esclaves eux-mêmes, et ils jouaient avec elle comme avec n’importe quel adulte de leur entourage, semblant ne pas réaliser qu’ils avaient affaire à un véritable monstre, la référence dont se servait leur conteuse pour créer les méchants de ses histoires.
Finalement, elle réussit à calmer de nouveau les enfants, toujours avec la même patience.

– Je doute que… Gabby… ait beaucoup de choses à dire sur le sujet, répliqua-t-elle en regardant froidement Gabrielle malgré le ton plutôt détendu qu’elle employait avec les enfants. De plus, Ilia a fait un gâteau et elle aurait besoin de goûteurs.

Les enfants ne se le firent pas dire deux fois et quittèrent le jardin sans même un regard pour leur conteuse ou leur régente. La Conquérante hocha la tête en direction de Basileus qui rendit le geste avant de prendre congé. Pour la seconde fois depuis son arrivée, Gabrielle se retrouva seule avec la Conquérante.
Elles restèrent un instant sans bouger, face à face, les yeux dans les yeux. Gabrielle ne pouvait pas déterminer ce qu’elle voyait dans le regard de la Conquérante. Ni haine, ni irrespect. La femme qui se tenait devant elle la regardait comme un être humain et non pas comme une esclave. Et il y avait toujours cette autre chose inexplicable, cet éclat particulier qui, elle venait de le réaliser, n’apparaissait que dans ce genre de moment.

Elle allait prendre la parole quand tout à coup la Conquérante rompit le contact visuel et fit le tour du jardin.

– Tu as fait du bon travail ici, dit-elle de son éternelle voix neutre, sans plus un regard.
– Les enfants m’ont bien aidée, mais nous avons encore beaucoup de choses à faire, répondit Gabrielle en essayant d’atténuer le tremblement dans sa voix.

Elle était seule avec la Conquérante. Si cette dernière voulait tester son épée sur elle, il n’y aurait personne pour la retenir. Elle commença à regretter le départ de Basileus.

– Les enfants… répéta distraitement la Conquérante.
– Ils semblent beaucoup vous apprécier.

La grande femme arrêta immédiatement son avancée. Elle se retourna. Son visage se referma d’un coup et son regard tomba sur Gabrielle comme un couperet.

– Des enfants bien traités font des esclaves dociles et soumis, répondit-elle froidement.

Gabrielle avala difficilement sa salive. Elle avait pourtant paru si naturelle avec eux ! Tout ceci n’était alors qu’une mise en scène ?
La guerrière retrouva peu à peu un visage plus serein et reprit sa balade comme si de rien n’était.

– Je ne me souviens pas de ce qui a provoqué l’abandon de ce jardin, continua-t-elle sur un ton beaucoup plus calme. C’est dommage.

Gabrielle n’arrivait pas encore à comprendre ce qui était en train de se passer. Elle était en face d’une femme qui pouvait passer du flegme à la colère en quelques secondes à peine, qui parlait aussi bien de la beauté d’un jardin d’intérieur que de la meilleure manière de dresser de futurs esclaves, et ce en l’espace d’une phrase, comme si tout ceci était normal. Et ça l’était sans doute. Tranquillité, prise de pouvoir, détente et domination. Toute cette discussion reflétait bien le quotidien de la Conquérante.

La régente fit quelques pas autour de la fontaine, le corps droit, les mains derrière le dos. Elle s’arrêta un instant devant un rosier que Gabrielle avait taillé quelques jours plus tôt, avant de reprendre son inspection. Puis, elle revint lentement vers l’esclave et se remit dans sa position initiale, plongeant son regard toujours aussi froid dans celui plus que perplexe de Gabrielle.

– Basileus m’a parlé de ton talent d’écriture, reprit-elle. Apparemment, Draco n’a pas menti sur ce point. Il m’a également fait part des leçons que tu donnes aux enfants.
– Si vous voulez que j’arrête…
– Non ! l’interrompit brusquement la régente. C’est bien qu’ils sachent lire et écrire.

Gabrielle ne put s’empêcher de sourire. Cette femme essayait de paraître dure mais elle semblait incapable de se retenir à propos des enfant. Basileus n’avait peut-être pas tort, finalement, il y avait un cœur quelque part sous cette carapace d’acier.
La Conquérante fronça les sourcils, retrouvant tout à coup son visage sévère.

– Un esclave qui sait lire est bien plus utile qu’un illettré, reprit-elle froidement sans détourner le regard.

Gabrielle perdit immédiatement son sourire.
Non, Basileus avait tort. S’il y avait un cœur, il était en pierre. Cette femme ne pensait qu’à son profit, qu’à sa petite personne. Ces enfants n’étaient que de la future main d’œuvre gratuite, peut-être même de la marchandise qu’elle échangerait sans doute quand ils seraient assez forts et assez attractifs pour d’autres seigneurs. Elle pouvait se montrer amicale et gentille, il y avait toujours quelque chose derrière. Même avec ces enfants qui pourtant l’adoraient, elle était fausse, dans le seul but de les rendre plus docile à l’avenir. Tout était calculé, sous contrôle, et les sentiments ne rentraient certainement pas dans ses plans de conquête du monde.

– Tu vas devoir trouver un remplaçant d’ici quelques jours, reprit-elle soudain.
– Un remplaçant ?
– Pour les enfants. Tu n’es pas sans savoir que mon armée se bat contre celle de César à la frontière nord. Mes hommes ont besoin de renforts. Nous partons dans deux jours.
– Quel est le rapport avec moi, mon seigneur ?
– Tu m’accompagnes.

Gabrielle sursauta.

– Mais… je ne suis pas une guerrière. Je n’y connais pas grand-chose dans les combats. Je suis une barde, rien de plus.
– Et c’est bien pour cela que tu viens avec moi, répondit la Conquérante en souriant. J’ai décidé de te prendre à mon service. César sera sur le front. Il s’est allié à Pompée et je veux que tu sois là pour assister à leur défaite et la raconter à travers tout le pays. Ce sera ma plus belle victoire !

Cette fois, Gabrielle reconnut l’éclat dans l’œil de la guerrière. La haine ! La vraie, celle qui permet de tuer de sang froid sans aucune hésitation ni aucun remord.
Un garde entra dans le jardin et la Conquérante partit sans même un regard vers sa nouvelle barde officielle.
Gabrielle se retrouva de nouveau seule. Partir sur le front n’avait pas vraiment été prévu au programme. Elle devrait trouver un moyen de tenir Draco informé de ce qu’elle pourrait apprendre, tout en essayant de ne pas se faire tuer, que ce fût par les Romains… ou par la Conquérante elle-même.

Certes, elle était à présent au poste prévu. Elle pourrait écouter les confidences de la Conquérante sans avoir à se cacher. Mais si pour cela elle devait se retrouver au milieu d’une guerre… Après tout, elle aurait dû y penser. La Conquérante était avant tout une guerrière, sans doute incapable de rester loin des combats trop longtemps. Elle aimait se battre. Elle aimait verser le sang. Si Gabrielle voulait l’atteindre sur son terrain, elle devrait se battre… dans tous les sens du terme.

 

7

Il y a des moments où je te regarde
Et je suis incapable de dire un mot
Ma langue se brise
Ensuite le feu coule sous ma peau
Et je tremble
Et je palis car je meurs d’un tel amour

Les mots raisonnaient dans son cœur et faisaient monter en elle un sentiment profond d’amour pour celle qui se tenait à côté d’elle, au bord de cette falaise, face au soleil couchant. Xena venait de lui faire un merveilleux cadeau. Un poème, écrit de la main même de Sappho, et révélant ses pensées les plus intimes, celles qu’elle n’avait jamais osé dire auparavant.
Cette sensation de chaleur qui habitait son corps chaque fois que la guerrière la regardait de cette façon ne fit que s’accroître lorsqu’elle lut le poème à voix haute. Comme elle pouvait aimer cette femme ! Et elle ressentait l’amour de Xena au plus profond de son être.

Jamais elle n’avait aimé ainsi. Pas aussi fort. Pas de façon aussi intense. Et, chaque fois que sa compagne la prenait dans ses bras, chaque fois qu’elle lui tenait la main… après toutes les épreuves qu’elles avaient subies ensemble… leur amour n’avait fait que se renforcer jusqu’à devenir impossible à briser. Même la mort ne les séparerait pas. Xena l’avait promis. Et Xena tenait toujours ses promesses…

***

Gabrielle ouvrit les yeux sur la pénombre. Elle mit un certain temps à réaliser où elle était. Une chambre. Un lit. Des couvertures qui l’étouffaient. Elle rejeta le tout et se redressa lentement. Ce n’était qu’un rêve. Un simple rêve. Rien de plus.

Elle se leva, ouvrit la fenêtre et alla prendre l’air sur le balcon. A la lueur de la lune presque pleine, le petit jardin avait pris un aspect fantomatique. La plupart des fleurs avait disparu pour attendre le soleil revitalisant. Seul le jasmin reflétait avec fierté l’éclat argenté de l’astre nocturne. La fontaine avait reçu ses premiers jets d’eau la veille, à la joie de tous les enfants présents pour l’occasion. Grâce à eux, le jardin avait enfin retrouvé un peu de vie. Grâce aux enfants oui… mais aussi grâce à la Conquérante qui avait donné l’ordre de faire revenir l’eau.

Gabrielle soupira. Ce rêve… il avait l’air si… réel. Ce qu’elle avait ressenti dans son cœur, dans tout son être… Ce qu’elle avait pu lire dans les yeux de Xena… de la Conquérante. Car c’était bien la Conquérante qui se trouvait à ses côtés. Une autre Conquérante. Aimante, sincère, révélant une part d’elle-même au risque de montrer sa plus grande faiblesse.
Gabrielle avait du mal à revenir à la réalité. Non, la Conquérante de son rêve ne pouvait être vraie. C’était une manipulation grotesque de son esprit. Les dieux jouaient avec elle pour une raison qu’elle ignorait encore. Aphrodite – si c’était bien son œuvre – devait s’ennuyer dans son temple et n’avait trouvé que cette distraction pour occuper ses longues soirées d’immortelle. C’était la seule explication possible. Comment pouvait-elle rêver de cette femme dans ces conditions ?

Pourtant…

Gabrielle secoua la tête. Elle devait sortir cette idée de son esprit. Non, la Conquérante ne pouvait pas être comme cela. Elle ne pouvait pas être la Xena de son rêve. Elle… mais avec les enfants… oh bien sûr, elle avait trouvé une explication logique pour justifier son comportement, mais Gabrielle avait bien vu le sourire qu’elle essayait de retenir quand ils lui avaient sauté dessus. La régente aimait ces enfants. Il n’y avait pas de doute. Elle était donc capable d’amour… d’une certaine façon en tout cas. Alors… peut-être son rêve était-il un message. Peut-être y avait-il bien une autre femme sous l’armure de la Conquérante. Une femme avec un cœur capable de s’ouvrir à d’autres sentiments que la haine et la vengeance. La femme de son rêve…

Elle prit une longue inspiration avant de décider qu’un peu de liberté lui ferait du bien. Elle n’avait toujours pas le droit de sortir seule dans le jardin, mais il s’agissait d’un cas d’extrême urgence. Jamais elle ne pourrait se rendormir si elle n’allait pas marcher un peu hors de ces murs étouffants !
Elle passa une longue tunique de lin, ouvrit discrètement la porte de sa chambre. Basileus avait fait retirer le garde du couloir la veille, après que la Conquérante ait choisi Gabrielle pour être sa barde. Elle était toujours considérée comme une esclave, mais avait un peu plus de libertés.

Elle traversa le couloir jusqu’à la lourde porte qui menait directement au jardin et respira enfin l’air pur parfumé de jasmin. Elle marcha un peu autour de la fontaine, faisant glisser ses pieds nus sur l’herbe humide de rosée, passant une main distraite dans l’eau paisible avant de s’en asperger le visage pour profiter un peu de sa fraîcheur.

A l’est, une légère lueur indiquait que le soleil n’allait pas tarder à envoyer ses premiers rayons sur le monde. Mais, au-dessus d’elle, le ciel était toujours parsemé d’étoiles. Gabrielle se souvint des longues soirées passées avec son père et sa sœur à observer les constellations. Elle était heureuse à cette époque. Sa vie était toute tracée. Elle allait épouser un garçon du village, avoir des enfants et les élever correctement dans la tradition… C’était avant les marchands d’esclaves… avant la Conquérante. Aujourd’hui, elle avait quitté Perdicus et sa famille, et sa vie ne tenait plus qu’à un fil. Une erreur de sa part et c’est la croix qui l’attendait… ou l’épée de la Conquérante. Elle l’avait déjà sentie une fois et pensait bien que la prochaine serait la bonne.

Un bruit métallique la sortit de ses pensées. Un entraînement ? Si tôt ? Elle poussa doucement la porte qui menait au terrain adjacent au jardin et découvrit une dizaine de soldats alignés, un long bâton à la main, face à la Conquérante en armure. Gabrielle avait déjà vu ces hommes auparavant. Ils faisaient partie de la garde personnelle de la régente, sous les ordres directs de Basileus. Les meilleurs combattants du pays, formés par la Conquérante elle-même.

D’un geste, elle lança le combat. Le premier homme attaqua, rapidement suivi par le deuxième. Elle esquiva le premier coup, reçu le second sur le bras et répliqua immédiatement en envoyant le garde au tapis, mettant fin à la première bataille. Elle s’approcha du soldat à terre, le visage grave. Gabrielle se demanda ce qui allait arriver à un homme qui avait osé frapper la Conquérante, quand celui qui avait à peine craché avait été envoyé chez Hadès dans la seconde. Mais la guerrière se mit à sourire en tendant une main pour aider le soldat à se relever. Elle regarda une marque apparue sur son bras et félicita l’homme d’une tape amicale dans le dos. Les deux guerriers se remirent dans le rang et le suivant prit place sur le terrain.

Lui et la Conquérante se firent face un moment avant que le soldat ne commence à faire tourner son bâton de plus en plus vite devant lui. La guerrière ne bougeait pas. Son regard fixait l’homme, semblant oublier l’arme qui se faisait de plus en plus menaçante. Gabrielle fut immédiatement captivée par le visage de la Conquérante. Il ne reflétait aucune haine, aucune colère. Elle était concentrée, plus rien ne semblait pouvoir l’atteindre. D’un coup, elle lança son bâton sur son assaillant et l’atteignit à l’épaule, lui faisant lâcher son arme et mettre un genou à terre sous les rires moqueurs de ses compagnons. Il retourna à sa place en se massant l’épaule mais en riant lui aussi. C’était un entraînement détendu, entre guerriers de même rang. Même la Conquérante semblait parfaitement à l’aise, riant elle aussi de bon cœur. Elle ne leur faisait pas peur, ne cherchait pas à les intimider. Ils partageaient la même admiration les uns pour les autres.

Gabrielle réalisa soudain qu’elle avait ouvert la porte en grand pour mieux voir. Or, elle n’avait pas le droit d’être là sans surveillance, encore moins la nuit. Elle voulut retourner dans le jardin avant de se faire repérer mais, dans la précipitation, elle se cogna contre une jarre qui tomba et se brisa dans un fracas terrible. La rebelle se retourna pour vérifier si les autres avaient entendu quelque chose.
Quelle idée ! Bien sûr qu’ils avaient entendu ! Ils n’étaient pas sourds ! D’ailleurs même un sourd aurait entendu ! Elle vit les soldats et la Conquérante qui la regardaient. Elle se figea, serrant les dents, tentant un sourire pour détendre l’atmosphère devenue soudain pesante. La régente n’avait pas vraiment l’air d’apprécier. Finalement, cette sortie n’était peut-être pas une si bonne idée que ça.
Les soldats se mirent à rire.

– Alors, Conquérante, tu laisses tes esclaves en liberté maintenant ? demanda l’un d’entre eux.

Pour toute réponse, il reçut un coup de bâton dans le ventre et une phrase que lui seul put entendre.
Gabrielle en profita pour s’éclipser et essayer de regagner sa chambre discrètement. Elle risquait gros. Très gros. Elle avait enfreint la règle principale pour tous les esclaves du palais : personne ne sort après le coucher du soleil.

– Tu comptes aller où, esclave ? demanda la voix froide et dure de la Conquérante.

Gabrielle arrêta de bouger. Trop tard. Elle baissa la tête et se retourna. Humble. Reste humble. Elle vient de le dire, tu es une esclave !

– J’avais besoin de prendre l’air, répondit-elle en essayant de prendre une voix aussi neutre que possible. Je pensais avoir le droit…
– Tu n’as aucun droit dans ce palais ! l’interrompit la Conquérante.

La rebelle refit surface dans l’esprit de Gabrielle qui, comme d’habitude, fut incapable de la retenir. Cette femme l’exaspérait au plus haut point. Elle n’avait décidément rien à voir avec celle de son rêve. Curieusement, Gabrielle était… déçue.
Elle leva des yeux plein de fureur vers la Conquérante qui ne put s’empêcher de froncer les sourcils, visiblement surprise qu’une esclave ose lui tenir tête.

– Je croyais que ce jardin faisait partie des lieux où je pouvais aller, répliqua Gabrielle en faisant de son mieux pour contenir sa colère.

Sur ces mots, elle fit demi-tour et reprit le chemin de sa chambre, tournant le dos ouvertement à celle qui était censée avoir droit de vie ou de mort sur elle.
Mais elle était folle de colère. Elle ne pensait plus à rien. Si la Conquérante voulait la tuer, grand bien lui fasse ! Elle n’en avait plus rien à faire.
Elle sentit une main agripper fermement son poignet et la forcer à faire volte-face d’un geste brusque. Elle se retrouva à quelques centimètres à peine de la guerrière. Dieux que cette femme est grande !

– Tu penses sérieusement que tu peux me tourner le dos ? demanda la Conquérante, cette fois très énervée.

D’un geste vif, elle attrapa l’autre poignet de Gabrielle et l’obligea à lui faire face. La rebelle tenta de se dégager, sans succès. La régente avait vraiment une force surhumaine.
Mais Gabrielle sentait bien qu’elle ne serrait pas vraiment. Elle n’avait pas mal. Elle se sentait juste… prisonnière. Et elle n’aimait pas cela du tout. Elle réalisa soudain que c’était la première fois qu’elle avait ce sentiment. La peur de la mort, oui elle l’avait connu ici, à de nombreuses reprises. Mais jamais elle n’avait ressenti le manque de liberté qui était pourtant flagrant.
Elle essaya une fois de plus de libérer ses poignets mais rien n’y fit. Elle regarda de nouveau la Conquérante dans les yeux, la mâchoire tendue, les poings serrés. Elle était en colère. Contre cette femme qui s’amusait à lui faire peur, mais également contre elle-même, pour ce sentiment qu’elle n’arrivait pas à supprimer de son esprit. Cette impression qu’il y avait une autre Conquérante, et que le fait même qu’elle soit encore en vie à l’heure actuelle en était une preuve flagrante.

La guerrière, elle aussi, était folle de rage. Ses yeux avaient viré au gris et ne reflétaient plus que la colère. Leurs visages n’avaient jamais été aussi proches. Leurs regards se rencontrèrent, aussi énervés l’un que l’autre.

– Vous me faites mal ! dit Gabrielle en tirant de toutes ses forces pour se dégager.
– Tu commences à sérieusement m’énerver ! s’exclama la Conquérante.

En disant cela, elle poussa l’esclave contre le mur d’enceinte, les bras au-dessus de sa tête, imposant sa force à la barde. Gabrielle tenta une nouvelle fois de se défaire de l’emprise, en vain. Elle lança alors vers la femme un regard plein de colère, fronçant les sourcils, plissant les yeux pour être certaine de faire passer le message. Elle n’était plus à un défi près, de toute façon.

– Voilà ce que tu sembles avoir du mal à comprendre, esclave, reprit la régente en resserrant ses mains et en lui lançant le même regard courroucé. Je fais ce que je veux ici. Tu m’appartiens !
– Je n’appartiens à…
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que les lèvres de la Conquérante rencontrèrent les siennes en un baiser aussi inattendu qu’emporté. Sans plus être capable de réfléchir, Gabrielle arrêta de se débattre et rendit le baiser, laissant retomber ses bras que tenait toujours la régente. D’un coup, elle fut brusquement repoussée.

– Tu vois, dit la Conquérante, un étrange sourire satisfait sur le visage.

Et sans rien ajouter, elle quitta le jardin sans se retourner.
Gabrielle se retrouva seule, incapable de quitter le mur d’enceinte où elle était encore appuyée, ne comprenant pas vraiment ce qui venait de se passer. Elle essaya de trouver une explication logique. Elle était en colère… elle avait tenu tête à la Destructrice des Nations en personne… comment en était-elle arrivée à embrasser la Conquérante ? Comment elle, Gabrielle de Poteidaia, rebelle envoyée pour détruire la régente, s’était-elle laissée avoir de cette façon ?
C’était encore ce rêve ! Maudits soient les dieux qui osaient s’amuser avec elle !

De l’autre côté du mur, l’entraînement avait repris son cours normal. La Conquérante ne semblait pas du tout perturbée par ce qui venait de se passer. Gabrielle n’était qu’une esclave, après tout. Elle ne valait rien, ne servait qu’à satisfaire ses envies, même les plus incompréhensibles.
Elle s’était faite avoir. La Conquérante avait gagné. Ce baiser n’était rien d’autre qu’une démonstration de son pouvoir. La rebelle claqua la porte qui séparait le terrain du jardin sans vraiment réfléchir et retourna dans sa chambre, furieuse d’avoir réagi de cette façon, et déçue… sans trop savoir pourquoi.

 

8

Le cortège avançait rapidement, traversant les champs et les villages, ne s’arrêtant que pour dormir quelques heures la nuit venue. La seule fois où Gabrielle avait voyagé aussi loin et aussi longtemps avait été pour aller à Corinthe. A dire vrai, elle n’avait jamais quitté les environs de Poteidaia avant que Draco ne l’accepte pour la mission.

Cela faisait maintenant plusieurs jours qu’ils étaient sur la route. Aux alentours de Corinthe, la plupart des villages étaient prospères. Puis, Gabrielle avait remarqué de nombreuses habitations brûlées au centre du pays, là où les rebelles avaient l’habitude de se cacher. A présent qu’ils étaient sur le point d’atteindre la frontière, les villages semblaient tous atteints par la famine et la pauvreté.
Et pour cause, ils avaient ordre de nourrir les soldats en priorité. Cependant, Gabrielle fut surprise de voir que les gardes avaient apporté de la nourriture en plus des rations qu’ils distribuaient aux habitants affamés qui venaient remercier gracieusement et avec respect la Conquérante. Elle se contentait de garder la tête haute, sans jamais leur jeter un regard, même dédaigneux. Ces gens n’étaient que le petit peuple, après tout. Ils n’avaient rien à lui apporter.

Gabrielle était à l’avant du cortège et faisait de son mieux pour tenir sur sa monture, mais elle devait bien avouer que le cheval était loin d’être son moyen de transport préféré, d’autant plus qu’elle avait appris à monter la veille du départ.

Après l’annonce de ses nouvelles fonctions, Gabrielle avait dû dire à Basileus qu’elle n’était jamais montée sur un cheval de sa vie. Le vieil homme avait commencé par rire avant de déclarer que ce ne serait pas un problème, il avait le professeur idéal pour cela.
Apprendre à monter en deux jours, la rebelle ne voyait pas comment elle allait faire, même avec le meilleur professeur du pays. Elle avait encore une fois sous-estimé les capacités de conviction du commandant de la garde.

La veille du départ, donc, un garde était venu la réveiller peu avant l’aube pour la conduire dans une carrière un peu à l’écart du palais. Basileus l’avait accueillie. C’était la première fois qu’elle voyait le vieil homme en tenue de ville. Au palais, il ne se montrait jamais sans son armure et son épée à la ceinture.
Ce jour-là, il portait un simple pantalon de toile et une chemise tout ce qu’il y avait de décontracte. Il l’avait rejointe avec un large sourire pour lui montrer au loin un cavalier et son cheval, au galop. Les deux êtres semblaient en parfaite harmonie l’un avec l’autre. Leurs gestes étaient synchronisés, leur façon de bouger ensemble, faisant corps dans les sauts, semblant parfois ne plus faire qu’un, rendait chaque mouvement assimilable à un pas de danse. Gabrielle avait été étonnée par la rapidité dans la réalisation des actions, au point qu’elle n’avait pas pu dire qui du cavalier ou du cheval décidait desdits actes.
Puis, le cheval avait viré sur sa droite et s’était précipité sur eux pour ne s’arrêter qu’à quelques pas à peine du commandant qui n’avait pas bougé d’un pouce. Gabrielle, au contraire, avait reculé de plusieurs mètres, effrayées tant par la vitesse de l’animal que par sa taille.
C’était une magnifique jument à la robe dorée. Gabrielle n’avait pas pu la distinguer correctement, la silhouette se trouvant entre elle et le soleil levant. Elle n’avait pu voir, tout d’abord, que la forme étrange d’un cavalier, grand, fin, à l’allure fière et digne. Mais quand Basileus avait fait une révérence, elle avait compris à qui elle avait affaire.

Elle n’avait pas revu la Conquérante depuis leur « discussion » dans le jardin, la veille au matin. Elle s’était attendue à une punition après son attitude, mais rien.
Pas même un blâme.
Basileus était même venu lui apprendre qu’elle pourrait désormais aller dans le petit jardin sans la présence d’un garde. Gabrielle n’avait pas su comment réagir. Elle s’était sentie sale, persuadée d’avoir obtenu cette faveur comme une sorte de récompense. Elle s’était laissée faire. Pire ! Elle avait participé !
Elle ne savait plus comment se comporter face à la Conquérante. Elle avait essayé d’en parler avec Basileus mais les mots n’étaient pas sortis. Et voilà que c’était cette femme qui allait lui donner des cours d’équitation.

Avant qu’elle ait le temps de dire quoi que ce soit, un des garçons d’écurie était arrivé avec un jeune cheval marron à la crinière noire et portant une grande tache blanche sur le front. C’était un animal magnifique au tempérament visiblement calme.
Gabrielle avait fini par s’approcher sous les encouragements de Basileus. Il l’avait aidée à monter avant de s’éclipser sur ordre de la Conquérante. Cette dernière s’était amusée un moment à voir sa barde chercher une position confortable sur la selle. Gabrielle n’était vraiment pas à l’aise. Pour un peu, elle aurait presque pu avoir le vertige. Il faut dire que sa monture n’était pas des plus petites, bien au contraire. Elle se sentait vraiment très haute.

Au bout d’un moment, elle avait fini par trouver une position qui semblait lui convenir, et la Conquérante avait immédiatement commencé la leçon, sans montrer le moindre signe prouvant qu’elle avait été touchée d’une façon ou d’une autre par ce qui s’était passé la veille.
Les ordres étaient brefs, concis, elle usait du moins de mots possible pour se faire comprendre. Elle ne la regardait jamais, lui montrait une fois les gestes à effectuer puis attendait d’être imitée. Mais Gabrielle avait vraiment du mal à se faire obéir de sa monture certes sympathique mais très bornée. A force d’essayer de faire avancer son cheval au trot sans rien obtenir, elle avait commencé à souffler d’épuisement. Elle avait immédiatement regretté son geste quand elle avait vu le regard courroucé de la Conquérante qui attendait patiemment depuis le début qu’elle parvienne à réaliser un acte pourtant simple quand c’était elle qui le faisait. Elle avait attendu la punition mais c’était tout autre chose qui s’était alors produit.

Sans rien dire, visiblement agacée, la Conquérante était descendue de son cheval, avait demandé à Gabrielle de retirer son pied de l’étrier et était montée derrière elle d’un geste rapide et précis. Elle s’était assise à l’arrière de la selle, se serrant contre la barde pour un meilleur appui.
Gabrielle s’était immédiatement figée, paralysée par la sensation du corps collé au sien. Puis, elle avait senti un bras puissant entourer sa taille, l’empêchant de bouger. La Conquérante s’était alors emparée des rênes pour lui montrer comment faire de manière plus explicite. Elle avait commencé par faire aller le cheval au pas, expliquant tous les gestes, posant sa main sur la jambe de son élève pour lui montrer où faire pression sur le flanc de l’animal pour se faire obéir.
Puis, elle avait lancé le cheval au trot et s’était rapprochée encore un peu de Gabrielle, resserrant l’étreinte de son bras. Elle avait encore développé quelques gestes, lui avait pris les mains pour lui montrer comment tenir les rênes et faire tourner le cheval. A chaque virage, elle se serrait davantage, ne pouvant se raccrocher à rien d’autre que son élève.

Une fois que Gabrielle avait maîtrisé le trot, la Conquérante lui avait demandé de s’accrocher sur un ton étrangement enjoué. Elle avait repris les rênes et, d’un seul coup, avait lancé le cheval au galop.
L’animal était parti immédiatement sous l’impulsion et Gabrielle avait été projetée en arrière, tout contre le corps de son professeur. Ne sachant où se tenir et étant totalement effrayée par la vitesse de la monture, Gabrielle n’avait eu d’autre choix que de poser ses mains sur le bras protecteur de la Conquérante.
Réalisant ce qu’elle était en train de faire, elle avait eu le réflexe de les retirer mais un à-coup l’avait convaincue qu’il valait mieux s’accrocher et que cet appui-là était le plus solide.

Au bout de quelques tours de terrain, la Conquérante avait ralenti jusqu’à hauteur de la jument dorée. Les deux femmes n’avaient pas bougé, les mains de Gabrielle serrant toujours le bras de la régente autour de sa taille. Puis, le cheval s’était arrêté. La Conquérante était alors brusquement descendue et avait quitté la carrière sans même un regard pour la barde.
Cette dernière avait attendu Basileus pour retrouver la terre ferme, ne se sentant pas capable de descendre toute seule. Elle n’avait pu empêcher ses jambes de trembler mais ne pouvait pas dire si c’était à cause de la peur qu’elle avait eue pendant le galop, ou bien à cause de ce qu’elle avait ressenti. Car, pendant un court instant, la rebelle avait oublié avec qui elle était, quel corps elle avait pu sentir pendant cette leçon particulière. Un corps qui, chaque fois qu’il l’avait serrée, avait fait naître une étrange sensation dans son estomac.

Encore aujourd’hui, même en y repensant, elle ne savait pas très bien ce qui lui était passé par la tête. Une fois de plus, elle avait été profondément troublée par le comportement de la Conquérante. Elle l’avait sentie si proche ! Ce n’était pas qu’une sensation physique, il y avait eu autre chose. Pendant le galop, le souffle de la guerrière sur son cou avait provoqué une étrange accélération des battements de son cœur. Elle avait retrouvé les sensations de son rêve. Ce curieux sentiment que quelque chose la liait à la Conquérante. Quelque chose de plus puissant que le Destin lui-même.
Mais la réalité l’avait rapidement rattrapée et l’attitude de la guerrière n’avait fait que lui rappeler à quel point elle n’était rien de plus qu’une esclave un peu plus utile que les autres par sa connaissance de la lecture et de l’écriture.

Le lendemain, la barde avait retrouvé son cheval et avait reçu l’ordre d’avancer aux côtés de la Conquérante de façon à pouvoir noter tout ce qu’elle avait à lui dire. Cependant, la troupe était en marche depuis cinq jours et la guerrière n’avait pas dit un mot, à part pour donner un ordre ou envoyer un message à Corinthe ou sur le front. Toute la journée, elle gardait un visage sans aucune expression, le regard fixé sur un point invisible droit devant elle, plongée dans des pensées impossibles à déchiffrer.

A dire vrai, Gabrielle elle aussi était souvent perdue dans ses pensées. Cela faisait déjà quelques jours qu’elle n’avait de cesse de se poser des questions. Depuis le début de son infiltration, elle avait rencontré deux Conquérantes. La première était celle qu’elle connaissait déjà, celle des gravures, des caricatures et des pamphlets. La Destructrice des Nations, le monstre sanguinaire avide de pouvoir et prêt à tuer au moindre prétexte.
Et puis il y avait cette autre Conquérante, qui apparaissait rarement, toujours loin des regards, et qui disparaissait à la moindre contrariété, au moindre signe de faiblesse. Elle l’avait vue avec les enfants, même si elle avait eu une autre explication de son comportement. Elle l’avait vue également sur sa jument et l’avait sentie durant la leçon. Et même dans le jardin…
Gabrielle savait que le comportement de la Conquérante dans ces moments-là n’avait rien à voir avec de la manipulation. Elle l’avait pourtant cru. Longtemps. Mais Basileus avait raison. Cette Conquérante, protectrice, souriante, était là, quelque part, bien cachée sous l’énorme carapace de la dirigeante du pays.

Dans un sens, Gabrielle avait envie de connaître cette dernière Conquérante. Elle avait envie de percer la carapace. Mais il y avait toujours ce monstre qui refaisait surface dès que les sentiments devenaient trop visibles. Et cette personnalité-là, la rebelle devrait la combattre coûte que coûte.

Gabrielle sursauta. A côté d’elle, la régente venait de lever la main pour appeler un soldat. Un jeune garçon à l’armure trop grande pour lui rappliqua aussitôt, semblant aussi à l’aise sur son cheval que la barde.

– Nous serons au camp avant la nuit, dit la Conquérante aussi froidement qu’à son habitude. Va les prévenir de notre arrivée.

Les yeux du jeune soldat se mirent à pétiller devant la mission de grande importance qui venait de lui être confiée. Il partit au galop, manquant de tomber de sa monture par trois fois avant de disparaître derrière la colline.
Gabrielle avait déjà vu cette attitude chez de nombreux soldats de la Conquérante.
Pendant le voyage, le soir, elle avait profité d’un temps de repos pour écouter parler les hommes autour des feux de camp. Ce qui ressortait de toutes les conversations, c’était un profond respect et une grande admiration envers la guerrière qui les menait.
Tous vantaient sa grande valeur au combat. Ceux qui avaient eu l’occasion – la chance, disaient-ils – de se battre à ses côtés, parlaient de son acharnement à sauver ses hommes quoi qu’il arrive. Non seulement elle maniait l’épée avec brio, mais elle connaissait également beaucoup de gestes de médecine. Elle savait arrêter la douleur d’un seul coup et paralyser les corps avec deux doigts seulement. Un soldat avait même montré à Gabrielle la cicatrice d’une flèche qu’il avait reçu lors d’une bataille en Thessalie et que la Conquérante en personne avait retirée avant de recoudre la plaie.

Plus la rebelle cherchait à glaner des informations sur la régente, plus elle se posait de questions. Elle gardait en tête la vision d’horreur de l’esclave qu’elle avait tué le premier jour. Et la plupart de ses nuits étaient peuplées de cauchemars à propos de Christos, l’homme qui voulait s’attaquer aux centaures et qui avait eu la tête tranchée.
Mais la frontière semblait mince entre la Destructrice des Nations et Xena. Pour la première fois depuis son arrivée au palais, Gabrielle ne voyait plus uniquement la tueuse sans âme mais bien un être humain qui avait fait les mauvais choix, pris les mauvaises décisions, pour des causes qu’elle avait crues justes. Ce n’était plus le monstre qu’elle essayait d’approcher, mais Xena. Simplement Xena. Celle de son rêve, sans doute…

La Conquérante leva brusquement le poing au-dessus de sa tête et Gabrielle ferma les yeux par simple réflexe. En faisant cela, elle ne se rendit pas compte qu’en fait la régente faisait arrêter le cortège, et elle continua tout naturellement sa route.

– Barde !

Elle stoppa son cheval et réalisa qu’elle avait avancé de plusieurs mètres. Elle ne put s’empêcher de sourire bêtement en faisant demi-tour pour rejoindre la Conquérante qui la regardait revenir, apparemment perplexe. Elle leva un sourcil à l’approche de la barde qui retint un rire nerveux et fit de son mieux pour garde un air sérieux.
La Conquérante l’observa encore un moment, se demandant sans doute ce qui se passait dans la tête de sa barde, puis se tourna vers ses hommes, le regard de nouveau dur et froid. Elle ordonna aux soldats de se disperser dans le camp et de trouver un endroit confortable où dormir, leur rappelant que le lendemain, ils seraient sur le champ de bataille. Gabrielle réalisa alors qu’ils étaient arrivés. Juste devant eux s’étendait un immense campement avec, au centre, une grande tente qui venait d’être montée.

La Conquérante attendit que tous les hommes disparaissent pour ordonner à sa barde de la suivre. Elles traversèrent le camp sous les acclamations des soldats, persuadés que la seule présence de la grande guerrière sur le champ de bataille allait suffire à gagner la guerre.
Pourtant, cette dernière ne montra aucune émotion particulière. Elle fit avancer son cheval jusqu’à la tente sans un mot ni un regard pour personne, ignorant ouvertement les soldats blessés qu’elle avait elle-même envoyés à une mort certaine.

– Tu vas partager ma tente, dit-elle à Gabrielle en descendant de cheval. Je préfère éviter qu’une jolie fille traîne trop longtemps seule dans ce genre d’endroit.

La barde se contenta d’un hochement de tête. Quelques ricanements lui parvinrent quand elle suivit la Conquérante mais elle préféra les ignorer.

 

9

Gabrielle rentra dans la tente, folle de rage, sous les rires moqueurs des soldats. Encore une fois, depuis qu’elle était arrivée dans le camp, elle avait dû défendre sa réputation. Il en fallait peu aux hommes sur le front depuis bien trop longtemps pour imaginer des choses qui ne pouvaient pas exister.
Depuis le début, elle avait essuyé quelques regards sous-entendus, quelques sifflements et même une ou deux remarques. Mais, quand la Conquérante était finalement partie rejoindre ses hommes sur le champ de bataille il y avait de cela une dizaine de jours, les moqueries et les allusions sur leur possible relation s’étaient multipliées. Chaque fois qu’elle sortait de la tente, elle devait faire en sorte de ne rien entendre, de ne rien voir. Mais son sale caractère reprenait vite le dessus et elle finissait par faire comprendre à l’un ou l’autre ce qui pouvait arriver quand on mettait une paysanne rebelle et barde en colère. Malgré tout, cela n’empêchait pas les rumeurs de circuler à travers tout le camp. Pire que des femmes !

Elle se précipita sur son sac, sortit de quoi écrire, poussa les cartes étalées sur la grande table et s’installa confortablement. Elle déballa tout ce qu’elle pensait de ces imbéciles avec toute la ferveur qu’elle se connaissait. Elle remplit un parchemin entier qu’elle jeta sur sa couche avant d’en prendre un autre pour des choses plus sérieuses.
Elle écrivit quelques mots rapides sur un bout de papier qu’elle enroula autour de la patte d’un pigeon. Elle avait demandé l’autorisation d’emporter des oiseaux avec elle soi-disant pour tenir Basileus au courant de l’avancée du combat. La Conquérante n’avait pas refusé. En fait, les deux volatiles n’étaient pas censés retourner à Corinthe mais en Thrace, où se trouvaient Draco et la reine des Amazones.

Elle n’avait pas appris grand-chose durant ses discussions avec les soldats, et encore moins depuis qu’elle était sur le campement. Des hommes avaient confirmé l’intérêt de la Conquérante pour les centaures sans en connaître la cause. D’autres avaient parlé de sa haine pour César et du passé qui les unissaient. Il l’avait charmée en lui faisant croire qu’elle maîtrisait les règles avant de la trahir et de la crucifier sur une plage en prenant soin de lui briser les jambes au préalable. Gabrielle avait fini par comprendre la méfiance que cette femme pouvait avoir envers les hommes.
Mais César était une piste raisonnable pour chercher à atteindre la Conquérante. Et puis, il y avait eu cette histoire à propos des Amazones. On lui avait raconté comment elle avait décimé toute une tribu dans sa recherche de pouvoir. Une femme était à l’origine de ce massacre. Une ancienne chamane au nom étrange… Alti. Elle n’en avait pas appris plus mais les Amazones en sauraient sans doute davantage sur le sujet. Elle écrivit donc ces trois noms : centaures, César et Alti, et lâcha le pigeon qui prit la direction prévue.

En sortant de la tente elle vit arriver un nouveau groupe de soldats blessés. Il en venait régulièrement, par dix en général. Les hommes qui pouvaient marcher mais n’étaient plus aptes à tenir une épée supportaient les plus mal en point. Elle alla aider les plus faibles, soutenant comme elle pouvait le poids d’un homme deux fois plus grand qu’elle. Elle demanda sans grand espoir des nouvelles de la Conquérante mais, comme elle s’y attendait, n’en reçut aucune.
Au début des combats, les soldats blessés apportaient des messages du front, racontant ce qui s’y passait et comment la Conquérante se battait comme cent hommes. Un soldat disait l’avoir vue se faire transpercer par une épée sans arrêter le combat. Certains parlaient de déesse, d’autres de maîtresse d’Ares lui-même.
Cependant, depuis trois jours déjà, aucun homme ne semblait avoir vu la guerrière. Elle avait disparu. Personne ne savait ce qui s’était passé. Un jour, elle était là, et le lendemain, elle n’y était plus. Certains avaient profité de l’arrêt des combats, tard dans la nuit, pour rechercher son corps, sans succès. Ça aussi, Gabrielle l’avait mis sur le bout de papier. Cela pourrait intéresser les Amazones.

Elle entra dans la grande tente du médecin et répartit les hommes selon leur degré de blessure.

– Encore ? s’exclama Otis, le jeune médecin en chef en essuyant ses mains pleines de sang. On ne va plus avoir de place. Il est temps que cette guerre se termine !
– Il est temps que toutes les guerres se terminent, répliqua Gabrielle en passant un tablier.

Depuis qu’elle aidait Otis, elle avait pris pour habitude de ne porter que des pantalons pour éviter le regard des hommes, et une tunique sans manches, plus légère pour supporter la chaleur.
Le médecin en chef devait être à peine plus âgé qu’elle, mais il avait beaucoup d’expérience dans le domaine de la médecine. Il accompagnait la Conquérante sur tous les fronts depuis deux ans maintenant, depuis que la Destructrice des Nations avait pris le contrôle du pays. Il était l’un des rares, avec Basileus, à avoir la confiance totale de la guerrière, c’est pourquoi elle lui avait confié la surveillance de sa barde en son absence.

Otis faisait partie de ces hommes qui avaient une grande estime pour la Conquérante, sans se référer constamment à sa façon de manier une épée. Il avait d’ailleurs avoué à Gabrielle ne l’avoir jamais vue dans l’action. Il ne connaissait finalement que le côté fragile de la guerrière, ne la voyant que dans les moments difficiles, quand elle venait aider à soigner les hommes ou quand elle-même était blessée. Il avait beaucoup à dire sur le caractère borné de la mauvaise patiente qu’elle s’évertuait à être, refusant régulièrement de soigner certaines blessures profondes sous prétexte qu’elle n’avait pas le temps.
Or, depuis trois jours, il était inquiet. Il n’en avait pas parlé à Gabrielle tout de suite mais il avait fini par lui dire que ce n’était pas dans les habitudes de la Conquérante de rester aussi longtemps sans donner de nouvelles. Les hommes avaient besoin de la savoir en bonne santé pour se sentir plus fort. Elle avait développé un véritable culte de la personnalité et se savait indispensable en certaines occasions, notamment dans les temps désespérés comme cette guerre qui n’en finissait pas. Si elle ne se montrait plus c’est qu’il se passait quelque chose de vraiment grave.
Gabrielle aussi était inquiète. Dans un sens, la disparition de la Conquérante aurait pu arranger bien des choses dans le pays. Mais sur ce champ de bataille cela aurait signifié la victoire de César…
Avec la disparition de la régente, l’Empire de Rome pourrait prendre facilement le pouvoir et les Amazones ne pourraient rien y faire. A bien y réfléchir, la Conquérante n’était pas la femme qu’il fallait à ce pays, ni au monde d’ailleurs. Mais Xena… oui Xena pourrait faire de grandes choses pour le peuple.

Gabrielle fut surprise par des acclamations au dehors. Sans se concerter, elle et Otis se précipitèrent hors de la tente. Un groupe important de soldats revenait du front en hurlant de joie, les armes levées en signe de victoire.

– Que s’est-il passé ? demanda Gabrielle en arrêtant un des hommes.
– On a gagné ! hurla le soldat. On aurait dû perdre mais la Conquérante nous a sauvé, une fois de plus ! César a reculé !
– Où est la Conquérante ?
– Elle s’est battue comme une furie ! répondit un deuxième en homme en s’approchant.
– Une déesse ! reprit un troisième avant de se tourner vers ses camarades. Vous avez vu quand…

Mais Gabrielle n’écoutait plus. La Conquérante venait d’apparaître à l’entrée du campement. Elle avançait lentement, le dos droit, les yeux dans le vague. Cette fois-ci, elle accepta les tapes dans le dos et les félicitations de ses hommes avec un sourire fatigué. Elle était couverte de sang.
Elle passa à côté de la barde sans même un regard et disparut dans sa tente.
Otis envoya les hommes les plus blessés pour qu’ils soient pris en charge par ses assistants, puis il prit Gabrielle par le bras et l’entraîna dans la tente de la Conquérante.

Elle s’était assise sur le bord de la table et lisait un parchemin que la barde avait laissé traîner à propos des moqueries des soldats.
Sans un mot, Otis retira l’armure et découvrit la tenue de cuir lacérée de la guerrière, ainsi que de nombreuses blessures, la plus grave étant sans aucun doute une profonde entaille près du cou. Gabrielle apporta un seau d’eau et un linge propre et commença à nettoyer le sang comme elle en avait pris l’habitude avec les autres soldats. Elle mit à jour une bonne vingtaine de coupures et blessures sans grande gravité, dispersées un peu partout sur le corps de la femme qui ne montra pas une seule fois si les soigneurs lui faisaient mal ou non. Elle fixait le parchemin, son éternel sourire inexpressif sur le visage.

– Ils ne t’ont pas fait de cadeau, dit-elle soudain sans quitter le texte des yeux.

Gabrielle ne savait pas vraiment quoi répondre. Celui-là n’était pas le pire. Elle ne disait rien de précis sur ce qu’elle avait entendu et se contentait de maugréer contre la gent masculine.

– Ils n’avaient apparemment pas grand-chose d’autre à faire, répliqua-t-elle finalement en commençant à nettoyer la plaie de l’épaule.
– Tu te demandais où j’étais… dit la Conquérante en pointant l’endroit où Gabrielle s’était effectivement posé la question.
– Tout le monde, mon seigneur.

La guerrière repoussa le parchemin et fit signe à Otis de laisser la place. Le médecin changea de côté.

– Prends de quoi écrire, barde, reprit-elle en plongeant son regard bleu acier dans les yeux verts de la rebelle. Je vais te raconter ce qu’il s’est passé.

Gabrielle s’installa à l’endroit de la table que lui indiquait la Conquérante, trempa sa plume dans l’encrier et attendit les premiers mots.

– César s’est allié à Pompée, commença-t-elle. C’est pour ça que mon armée n’arrivait pas à venir à bout de la sienne. Ils étaient bien trop nombreux. J’ai envoyé des hommes, plusieurs fois, pour percer les lignes, mais sans succès.

Elle repoussa le médecin un instant pour aller mettre de l’eau sur son visage. Quand elle revint, Gabrielle remarqua qu’elle boitait légèrement. Elle avait dû prendre un mauvais coup. Un de plus. Elle se rassit sur la table, une jambe en appui par terre, les mains posées sur le genou en une position parfaitement décontractée.

– Il fallait trouver une solution, reprit-elle posément. Le seul point faible de César, c’est son arrogance. Il croit qu’un destin grandiose l’attend. Il est sûr de lui. Beaucoup trop. C’est ce qui l’a perdu, encore une fois.

Un sourire de satisfaction apparut sur le visage de la guerrière, mais son esprit était ailleurs, toujours sur le champ de bataille. Elle prit un ton plus dur mais aussi plus bas, comme pour raconter une histoire confidentielle.

– J’ai fait reculer mes hommes. Tous. Nous avons quitté le terrain et j’ai fait en sorte de disparaître, même aux yeux de mes soldats. César voulait la victoire, il était persuadé qu’il l’aurait. Je la lui ai donnée.
– Mais… les soldats ont dit…

La Conquérante leva la main pour faire taire sa barde, à présent totalement dans l’action.

– César n’a pas pensé une minute que c’était un piège, expliqua-t-elle en souriant et en regardant de nouveau Gabrielle, fière de ce qu’elle avait fait. Il a bien sûr attendu un moment avant de faire avancer ses hommes, mais il a agi exactement comme je m’y attendais. J’avais laissé des hommes caché sous des corps ou sous des tissus, partout sur le terrain. Quand la première troupe est arrivée, un premier groupe a attaqué. Puis le suivant, et ainsi de suite jusqu’à ce que la percée soit assez importante pour que nous puissions avancer.

D’un coup, la guerrière se leva, les yeux brillants de passion et de fierté. Elle se pencha vers Gabrielle contre les recommandations d’Otis qui lui disait bien de ne pas bouger et faisait de son mieux pour recoudre la plaie de son cou. La barde elle-même se trouva embarquée dans le récit de la Conquérante, incapable de détacher ses yeux de cette nouvelle personnalité de la régente, une femme passionnée, non par la mort mais par la victoire.

– Le combat a été féroce ! reprit-elle en serrant les poings. Nous avons réussi à diviser les lignes ennemies. Diviser pour mieux régner. César a été battu à son propre jeu !

Une chose était certaine, la Conquérante était heureuse d’avoir gagné et ne s’en cachait pas. Pourtant, quelque chose dans sa façon de parler et dans son regard laissait présager que tout ne s’était pas passé comme prévu.
Soudain, un soldat entra dans la tente. La guerrière retrouva sa posture digne et éloigna Otis qui n’avait toujours pas fini de recoudre la plaie. D’un geste, elle invita le soldat à parler.

– Les prisonniers sont là, mon seigneur.

Le regard de la Conquérante se durcit d’un coup et elle congédia le médecin et le soldat, demandant cependant à la barde de rester. D’après ses dires, un événement important allait se produire et elle voulait que cela soit retranscrit pour la postérité.
Elle passa une tunique propre et se plaça à l’entrée de la tente.
Deux hommes furent poussés à l’intérieur. L’un d’eux se tenait droit malgré quelques blessures profondes, il regardait devant lui, fier, semblant ignorer la position dans laquelle il se trouvait. Son armure indiquait qu’il était un homme important dans les rangs de César. Un commandant, peut-être.
Le second ne tenait plus debout. Son corps n’était que plaies béantes. Il n’en avait plus pour très longtemps à vivre. Il se tint à genoux, la tête baissée. Pourtant, lui aussi portait un blason de haut rang, même plus élevé que le premier homme. Cependant, les couleurs de son armure n’étaient pas celles de César. C’était sans doute un des hommes de Pompée.
Gabrielle se demanda où était César, justement. S’il avait été vaincu, il aurait dû se trouver dans cette tente avec les prisonniers de marque. Elle commença à se dire que la lueur dans les yeux de la Conquérante avait justement un rapport avec son absence.
Comme pour répondre à ses questions, la régente se tourna vers sa barde, les mains dans le dos, dans une posture qui se voulait détendue, mais Gabrielle voyait bien qu’elle était irritée, en colère.

– Tu vois, barde, c’est tout ce que j’ai pu tirer comme récompense à ma victoire. Brutus, le chien de garde de César, et la loque que tu vois par terre n’est autre que Pompée le Magnus. Il n’a jamais aussi bien porté son nom qu’en ce moment ! J’aurais bien voulu te présenter Jules César… mais le lâche a préféré s’enfuir.

Elle se tourna de nouveau vers les prisonniers et s’approcha de Brutus. Gabrielle venait de comprendre le comportement de la Conquérante. La fuite de César signifiait certes la victoire de la Grèce, mais le fait qu’il soit encore en vie laissait présager de nouvelles guerres à venir. Si elle avait pu tuer César, la Conquérante se serait ouvert la voie directement jusqu’à Rome.

– César ne capitulera jamais face à toi, Xena, assura Brutus.

La Conquérante marqua un temps d’arrêt. Ils étaient rares, ceux qui osaient encore l’appeler par son prénom. Elle en avait interdit l’usage le jour-même où elle avait pris Corinthe et le reste du pays. On racontait que même sa mère devait l’appeler « mon seigneur ». « Xena » n’était apparemment réservé qu’à très peu de gens de son entourage. Gabrielle savait que Basileus l’appelait ainsi, même s’il faisait en sorte de la nommer Conquérante quand il parlait avec la rebelle.
Mais Brutus avait connu la Conquérante quand elle s’appelait encore Xena, la Princesses Guerrière. Ils avaient un passé commun. Et, de toute façon, s’il était ici, il savait ce qui l’attendait. Tout le monde le savait.

La Conquérante retira l’épée du fourreau qu’elle avait posé sur la table en arrivant et s’approcha du général. Elle avait retrouvé cette attitude que Gabrielle avait vu en de rares et sanglantes occasions. Distante, le regard froid, un visage sans aucune expression, le ton neutre. Quelqu’un allait mourir aujourd’hui des mains de la Conquérante.

– Je sais que César ne capitulera pas, dit-elle lentement comme pour être sûre de se faire comprendre. Je sais aussi qu’il n’a pas besoin de vous deux. Vous ne m’êtes plus d’aucune utilité pour le contrer.

Elle leva l’épée au-dessus de sa tête. Brutus ne cilla pas. Un sourire satisfait apparut sur les lèvres de la Conquérante et elle abattit sa lame… sur le cou de Pompée qui n’avait pas bougé depuis le début de la conversation.

– Non !

Gabrielle n’avait pu s’empêcher de se lever et de hurler en voyant le corps de l’homme décapité tomber aux pieds de la Conquérante. La guerrière se retourna, folle de colère contre son esclave, mais elle ne dit rien.
Elle poussa d’un pied distrait la tête de Pompée qui roula un peu plus loin, laissant une traînée de sang derrière elle. Gabrielle se laissa tomber sur la chaise et tourna le dos à la scène, faisant de son mieux pour retenir les larmes de fureur qui ne demandaient qu’à sortir.

– Dois-je me mettre à genoux, moi aussi ? demanda Brutus sans aucune animosité dans la voix.
– Je ne voudrais pas te déshonorer, Brutus. Tu es un combattant de choix. Tu mérites une mort digne, répondit la Conquérante en retrouvant ce ton neutre qui lui était si cher dans ce genre de situation. Cependant, j’ai tout de même un message à faire passer à ton grand ami César. Et tu vas m’y aider.

Elle rappela le soldat qui avait amené les deux hommes et lui ordonna d’attacher Brutus avec le reste des Romains survivants et de commencer immédiatement à monter des croix pour que tout soit prêt dès le lendemain. Puis, elle fit attacher le corps inerte de Pompée sur une croix, sa tête accrochée à un pique au milieu du campement.
Enfin, elle alla se servir un verre de l’autre côté de la tente.

 

10

Gabrielle ne savait pas depuis combien de temps elle était assise là, tête baissée sur le parchemin qu’elle avait essayé de rédiger pour raconter l’exploit de la Conquérante à avoir tué un homme à terre. La guerrière, elle, se tenait toujours dans le fond de la tente. Elle ne disait pas un mot. Dehors, le bruit des marteaux avait commencé à retentir. Les croix seraient vite construites et prêtes à recevoir les prisonniers.

Gabrielle entendit un bruit sourd, leva brusquement les yeux et vit une légère grimace de douleur sur le visage de la Conquérante qui se massait doucement l’épaule, juste au-dessus de la blessure. Otis n’avait pas pu finir de refermer la plaie qui saignait encore un peu. Cela dit, ça ne l’avait pas empêchée de décapiter un homme.
La Conquérante remarqua le regard de sa barde et reprit immédiatement un visage sévère en se resservant un verre de vin. Gabrielle ne put s’empêcher de sourire. Ne jamais montrer ses faiblesses, surtout pas ! Cette femme avait depuis longtemps pris l’habitude de se montrer forte en toutes circonstances.
Elle s’avança vers la rebelle, la dépassa, attrapa son épée qui était restée à l’entrée de la tente et commença à la nettoyer. Gabrielle relut ce qu’elle avait écrit. Il manquait un passage. Même si elle connaissait déjà la réponse, elle posa tout de même la question.

– Qu’allez-vous faire de Brutus et des autres prisonniers, mon seigneur ?
– Ils seront emmenés sur la colline, à la frontière, dès demain, et crucifiés, répondit la Conquérante sans lever les yeux du chiffon à présent imbibé du sang encore chaud de Pompée.

Elle aurait évoqué l’humidité du climat ou la beauté du paysage, son ton n’aurait pas été plus neutre. Cette femme n’avait que faire de la mort d’un homme, ni même de celle d’une dizaine. Elle voulait le sang et ferait tout pour l’avoir.
Mais Gabrielle ne pouvait s’empêcher de repenser à l’autre Conquérante que Basileus s’était évertué à lui faire voir depuis son arrivée au palais. Elle fit de son mieux pour garder son calme et ne pas se révolter face à la guerrière qui, ne l’oublions pas, tenait fermement une arme mortelle dans ses mains.

– Pourquoi les tuer ? reprit-elle en baissant les yeux. Ils n’ont fait qu’obéir aux ordres.
– C’est le prix de la guerre.
– Et Brutus ? C’est un homme intègre, vous l’avez dit.
– C’est le bras-droit de César. Son destin est de finir sur une croix.
– S’il est si important pour l’Empire de Rome, pourquoi ne pas l’échanger alors ? Ou tenter de négocier ?
– Négocier avec quoi ? répliqua sèchement la Conquérante en levant des yeux agacés vers la barde. Tout ce que César veut, c’est la Grèce et ma mort. Et je n’ai pas l’intention de lui donner l’une ou l’autre. J’ai un message à faire passer et ces prisonniers seront parfaits pour ça.
– Vous êtes plus atteinte par la fuite d’un homme que par la mort d’une dizaine d’autres.

Gabrielle se mordit la langue qu’une fois de plus elle n’avait pas su tenir. Elle commença à invoquer Hadès pour qu’il lui fasse une place aux Champs Elysées. Vu l’état dans lequel se trouvait la Conquérante à cet instant précis, fatiguée, blessée… meurtrière… la rebelle ne donnait pas cher de sa vie.
D’un seul coup, la guerrière se leva, l’épée à la main, et se précipita sur Gabrielle qui n’eut que le temps de se lever avant qu’elle lui attrape le bras et le serre. La rebelle fit de son mieux pour ne pas montrer la douleur mais la Conquérante avait une force exceptionnelle, elle s’en rendait compte à présent. Elle ferma les yeux et pria pour que sa mort ne soit pas trop douloureuse.

– César en liberté, cela veut dire de nouvelles guerres et donc de nouvelles dépenses, répondit la régente en tentant visiblement de se contenir. Toi qui penses tellement au peuple, essaie d’imaginer ce qui se passera quand César reviendra encore plus puissant. Davantage de guerres apportent davantage de pauvreté et de famine. Alors non, je ne pense pas à ces soldats, Gabrielle, je pense à ton peuple !

Sur ces derniers mots, elle relâcha brusquement le bras de la barde, attrapa le fourreau sur la table et y glissa l’épée.

– Le sort que je réserve à ces soldats est peut-être cruel, reprit-elle, le dos tourné, mais il me permettra de jeter un doute dans l’esprit des sénateurs. Si César perd l’appui du Sénat, j’ai une chance de le vaincre. Mais tant que César est en vie, le peuple auquel tu tiens tant ne sera pas en paix. Et moi non plus.

Gabrielle ne sut quoi dire. Une fois de plus, elle avait eu une autre vision de la situation par la Conquérante.
Se souciait-elle réellement du peuple, comme elle le disait si bien ? Après tout, elle avait emmené des vivres pour les villages autour du champ de bataille.
Mais tuer des hommes de cette façon juste pour faire passer un message… non il y avait sans doute une autre solution. Gabrielle devait essayer de la convaincre, même si pour cela elle allait risquer sa vie une fois de plus.
Elle allait reprendre la discussion quand elle remarqua la tâche de sang sur la tunique de la Conquérante, au niveau de son épaule. La plaie s’était rouverte, il fallait de nouveau recoudre.

– Votre blessure… commença-t-elle. Je vais chercher le médecin.
– Pas la peine, répondit la Conquérante sur un ton beaucoup plus calme.

Gabrielle comprit que le pire était passé. Elle ne risquait plus rien… en tout cas pour l’instant. Elle s’approcha lentement et observa la coupure. Ça n’était vraiment pas beau à voir. Doucement, elle posa ses mains autour de la blessure, prête à s’éloigner à la moindre menace.
Certes, la Conquérante l’avait une fois de plus épargnée, mais elle ne serait pas aussi patiente bien longtemps. Cette femme était immense ! Pour voir correctement la coupure, Gabrielle dut se mettre sur la pointe des pieds.

– Il faut recoudre, dit-elle.
– Je m’en occuperai plus tard.
– Je ne vois pas bien comment, répliqua la barde en souriant devant l’obstination de la régente. J’ai appris comment faire avec Otis.

Elle désigna une chaise de son air le plus déterminé et fut à la fois surprise et satisfaite de voir que la Conquérante obéissait. Elle alla récupérer de quoi recoudre dans le sac qu’Otis lui avait confié et revint vers la guerrière qui semblait à présent s’octroyer le droit de se reposer.
Elle n’avait plus cette posture droite et fière qu’elle gardait en permanence devant ses hommes. Elle avait laissé tomber ses épaules, le dos légèrement voûté, un bras sur le bord de la table et l’autre sur sa cuisse. Son visage n’avait plus rien de sévère, ses yeux reflétaient une certaine fatigue, bien que toujours en alerte au moindre bruit, au moindre geste un peu brusque de la barde.

Gabrielle fit tomber la bretelle de la tunique et découvrit l’épaule ensanglantée. Elle essuya le sang avec un linge propre, se montrant aussi douce que possible, puis, elle commença à recoudre la plaie. La Conquérante ne montra aucune émotion, ni douleur, ni agacement face aux gestes bien peu précis de la guérisseuse en herbe qui se concentrait comme elle le pouvait sur ce que lui avait appris le médecin en chef.
Soudain, elle sursauta en sentant la main brûlante de la Conquérante sur le bras qu’elle avait serré peu de temps auparavant. Elle se reprit rapidement et continua de recoudre comme si de rien n’était. Mais la sensation des doigts de la guerrière sur sa peau, autour du bleu qui était en train de se former, rendait difficile sa concentration.

– Je suis désolée pour ça, murmura soudain la Conquérante sans quitter l’hématome des yeux.
– Je n’aurais pas dû…
– Il faut que j’apprenne à maîtriser mon tempérament, l’interrompit-elle en se tournant vers son médecin de fortune.

Le mouvement provoqua une légère douleur dans son épaule et pour la première fois, elle se laissa aller à une grimace furtive devant la barde. Gabrielle posa sans y penser la main sur la joue de la régente pour l’empêcher de bouger. Elle ne fut pas retirée. La guerrière continua de caresser le bras endolori de la barde.
Gabrielle termina la suture et fit passer une bande sous le bras de la Conquérante qui n’arrêta pas une seconde ses caresses, forçant la rebelle à réprimer de plus en plus les frissons qui parcouraient son corps entier.

– Voilà. Ça devrait tenir si vous faites attention…

En disant cela, elle se tourna pour ranger son matériel mais la Conquérante referma ses doigts sur son poignet pour la forcer à revenir vers elle. Gabrielle eut un instant l’impression d’avoir déjà vécu cette scène et fut sur le point de se dégager, mais se retint sans trop savoir pourquoi. La Conquérante se tint droite sur sa chaise, plongeant son regard intense dans celui de la barde qui ne fut plus capable du moindre geste défensif.
Tout à coup, elle se leva, repoussant subitement la chaise. Elle prit Gabrielle par la taille et, dans un mouvement parfaitement contrôlé, la poussa contre la table. Pour éviter de tomber en arrière, la barde posa les mains derrière elle, donnant sans le savoir le contrôle de la situation à la Conquérante. Le corps puissant se pressa brusquement contre celui de la rebelle, la bloquant définitivement contre le bord de la table.

Tout en effectuant un mouvement sensuel contre les hanches de la barde, la Conquérante bascula en arrière la tête blonde qu’elle avait en sa possession. Incapable de bouger et envahie par un désir jusque là inconnu d’elle-même, Gabrielle laissa échapper un profond soupir en sentant des lèvres chaudes se poser fiévreusement dans son cou.
Elle sentit soudain une autre main passer sous sa tunique et remonter rapidement pour venir capturer l’un de ses seins. Elle réprima un cri mais ne put s’empêcher de sursauter violemment à la décharge intense qui venait de traverser son corps tout entier.

La bouche de la Conquérante remonta jusqu’à son oreille et mordilla le lobe.

– Tu n’as qu’un mot à dire et j’arrête, murmura-t-elle dans un souffle rauque.

Mais Gabrielle ne pouvait plus ni parler ni réfléchir. Elle aurait dû tout arrêter, demander à la Conquérante de retirer sa main, et quitter la tente. Seulement, à cet instant précis, elle en était incapable.
La régente interpréta cette réaction comme un accord et ne se fit pas prier plus longtemps. Elle resserra d’un geste vigoureux l’emprise de sa main sur le sein de la barde.

– J’ai envie de toi, chuchota-t-elle dans le creux de son oreille.

Le mélange des sensations fit haleter Gabrielle bruyamment. Elle poussa son corps en avant. Plus rien ne comptait à présent. Elle en voulait plus !
La guerrière sembla entendre ses pensées et redoubla de passion. Elle enleva rapidement la tunique de la barde et remplaça sa main par sa bouche, réveillant tous les sens endormis du corps de la rebelle. Mue par un désir à présent incontrôlable, Gabrielle rejeta sa tête en arrière et, dans un souffle, murmura le prénom de la Conquérante. Xena !

L’espace d’un court instant, la guerrière arrêta ses caresses. Mais avant que Gabrielle ait le temps de réagir, elle sentit une main ferme glisser sur sa nuque et les lèvres de la régente se posèrent subitement sur les siennes. Elle entrouvrit les lèvres de la barde d’un suave mouvement de langue. Le contact déclencha une nouvelle vague de désir chez Gabrielle qui poussa un long gémissement. Elle agrippa le dos de la Conquérante et appela ses lèvres en un baiser passionné.
Sans jamais cesser de l’embrasser, la Conquérante, plongée dans un état second, prit la jeune femme dans ses bras et la porta jusqu’à un tas de coussins qui servaient à son repos. Elles se regardèrent un instant sans rien dire. Puis, la guerrière l’embrassa de nouveau et Gabrielle, envoûtée par les caresses enivrantes, se laissa aller à des sensations et des sentiments qu’elle n’avait jamais connus auparavant…

 

11

Quand Gabrielle ouvrit les yeux, le soleil réchauffait la tente depuis un moment déjà. Elle avait rejeté les couvertures dans la matinée sans s’en rendre compte.
Elle était seule. Elle le savait. Elle avait senti la Conquérante quitter le lit pendant la nuit, peu après… elle n’était pas sûre de ce qui s’était réellement passé.
La fatigue sans doute. La peur. La colère. Il y avait tout un tas de raisons pour expliquer son comportement de la veille.
Elle n’aimait pas la Conquérante. Elle était au moins sûre de cela. Mais pourquoi avait-elle autant réagi à ses caresses ? Pourquoi s’était-elle laissée faire ? Pourquoi n’avait-elle pas tout arrêté quand la régente lui en avait donné l’occasion ? De toute façon, rien ne disait qu’elle aurait accepté si Gabrielle avait dit stop. Mais elle aurait pu essayer. Elle aurait dû…

Et puis, il y avait eu cette impression, au milieu de la nuit. Gabrielle s’était endormie assez rapidement. Ne sachant comment réagir devant la Conquérante, elle lui avait tourné le dos. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle pouvait dormir quand elle avait senti quelque chose frôler les cicatrices qu’elle avait dans le dos, celles laissées par le fouet des hommes de Draco, ainsi que quelques autres acquises au cours de diverses missions pour les rebelles. Les premières étaient toujours particulièrement sensibles et personne, même Perdicus, n’avait jamais eu le droit d’y toucher.
Alors, quand elle avait eu cette sensation pendant la nuit, elle avait réagi sans réfléchir, se retournant vivement vers la seule personne en position pour la toucher. Elle n’avait trouvé qu’une Conquérante endormie, le visage totalement inexpressif.
Elle s’était recouchée, pensant avoir rêvé. Cela lui était déjà arrivé. Les couvertures qui frôlaient son dos avaient souvent tendance à la réveiller. Mais, à peine avait-elle repris sa position initiale que la régente avait quitté le lit et la tente pour ne plus revenir. Peut-être l’avait-elle simplement dérangée en bougeant de cette façon. Ou bien peut-être Gabrielle n’avait pas rêvé. Mais alors pourquoi aurait-elle eut subitement l’envie de toucher ces cicatrices ? Elle n’en était pas la cause… du moins pas directement.

Elle secoua la tête. Elle devait arrêter de se poser des questions. Elle n’était qu’une esclave asservie aux moindres désirs de la Conquérante. Un simple passe-temps entre deux guerres.
Elle entendit qu’on s’activait dehors. Les coups de marteau avaient pris fin quand la nuit était définitivement tombée, et avaient repris au petit matin. Ils venaient de s’arrêter. Gabrielle pouvait encore agir. Elle retrouva rapidement ses vêtements et se précipita à l’extérieur de la tente.

Les croix avaient été amenées au sommet de la colline où la Conquérante parlait avec un de ses meilleurs hommes. Gabrielle vit une dizaine de prisonniers être poussée vers leur mort, Brutus en tête. Elle rejoignit la régente aussi vite que possible.

– Arrêtez ! s’exclama-t-elle.

Le soldat sursauta et la Conquérante tourna vers elle des yeux emplis de colère. Gabrielle réalisa que, cette fois, elle lui tenait tête devant ses hommes mais elle n’en avait rien à faire.

– Il y a une autre solution, j’en suis sûre, continua-t-elle en dépassant le garde. Brutus doit valoir cher aux yeux du Sénat.
– Qui t’a dit de quitter la tente, esclave ? demanda simplement la Conquérante en détournant le regard pour fixer l’arrivée des prisonniers.

Le soldat ricana mais Gabrielle l’ignora.

– Xena, ne…

Elle fut interrompue par un regard des plus effrayants. Pour la première fois, c’était bien de la haine que la Conquérante avait envers elle. A côté d’elle, le soldat cessa immédiatement de rire. Il devait entendre le prénom de la régente pour la première fois de sa vie et ne s’attendait certainement pas à ce que ce soit une esclave qui le prononce.
Un silence pesant s’abattit sur la colline. Même les prisonniers semblaient attendre la réaction de la Conquérante. Mais elle ne dit rien, se tournant de nouveau vers Brutus qui venait d’être conduit devant elle. Elle retrouva un visage froid, sans âme, l’attitude qu’elle avait chaque fois qu’elle allait donner la mort.

– Une dernière chose à dire ? demanda-t-elle au général.

Le Romain se contenta de lever la tête fièrement en direction de Rome.

– C’est bien ce que je pensais, répondit la Conquérante en faisant signe à ses hommes d’installer les prisonniers sur les croix. Ce fut un honneur de te combattre.

Sans attendre de réponse, elle quitta la colline et rejoignit la tente. Gabrielle observa un moment le général romain qui ne bougeait pas tandis que ses hommes se mettaient à hurler sous les coups de marteau qui enfonçaient peu à peu les clous dans leur chair. Elle vit le regard de l’homme se décomposer peu à peu en entendant la douleur de ses soldats. Il voulait paraître insensible face à la mort, mais il avait peur, comme n’importe quel être humain.
Etait-ce la guerre qui voulait que l’on cache ainsi ses sentiments ? Gabrielle elle-même avait toujours fait en sorte de dissimuler au mieux ce qu’elle pouvait ressentir, au point qu’il lui arrivait parfois de ne plus savoir interpréter certaines de ses propres réactions. Comme la veille. Comme pendant la leçon d’équitation. Comme dans le jardin.

Brutus remarqua l’insistance de la jeune fille et fronça les sourcils.

– Tu nous prends pour des monstres, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il soudain.
– Toi et tes hommes allez mourir comme de vulgaires voleurs pour servir d’exemple, répliqua Gabrielle. Alors non, s’il y a un monstre ici, ce n’est pas toi.
– Nous sommes en guerre, répondit simplement le général. Si nous avions capturé ta reine, c’est elle qui se serait retrouvée sur une croix, à cet endroit-même. C’est ce qui était prévu.

Gabrielle ne sut quoi répondre. Quand les soldats vinrent chercher Brutus, elle ne put assister au supplice et retourna au campement. Elle l’entendit seulement hurler à la gloire de Rome avant de se boucher les oreilles.
Elle retrouva Otis dans la tente des blessés et chercha quelque chose à faire mais tout semblait sous contrôle. Elle n’avait plus d’excuse. N’ayant pas le droit de se promener librement dans le camp, elle allait être obligée de retourner dans la tente de la Conquérante et de lui faire face.
Cette fois, elle était vraiment allée trop loin. Certes, ce n’était pas la première fois qu’elle se le disait, mais elle avait osé contredire un ordre de la Conquérante devant ses propres soldats et des prisonniers. 
Elle pouvait toujours tenter de s’enfuir, mais pour aller où ? Si elle retournait à Poteidaia, elle mettrait tout le village en danger. Draco ne la soutiendrait sûrement pas. Et les Amazones… elles ne devaient même pas être au courant de son existence. Elle n’avait aucun soutien nulle part, si tant est qu’elle soit assez rapide pour quitter le campement avant de se faire arrêter.
Elle avait accepté la mission dans son ensemble, elle devrait faire face à son destin. Tout ce qu’elle pouvait se dire, c’est que les derniers indices qu’elle avait pu envoyer pourraient servir à faire tomber la Conquérante.

Elle serra Otis dans ses bras sans qu’il en comprenne vraiment la raison, et rejoignit lentement la tente de la Conquérante.
Elle eut à peine le temps de faire un pas à l’intérieur qu’elle fut violemment attrapée et jetée contre la table. Elle ne put réagir avant de sentir la lame tranchante de l’épée de la Conquérante contre son cou, et de ne plus voir que le regard fou de colère de la guerrière qui la maintenait prisonnière de tout son poids.

– Tu te prends pour qui, esclave ? demanda la régente sans desserrer la mâchoire.
– Je suis désolée…
– Désolée ? Tu es désolée ? hurla la femme sans relâcher son étreinte. Tu n’es rien !

Pour la première fois, Gabrielle sentit monter les larmes dans ses yeux. Oui ! Elle n’était rien. Rien qu’une pauvre imbécile sans cervelle. Comment avait-elle pu imaginer trouver de la bonté dans ce cœur de pierre ?
Soudain, le regard de la Conquérante changea. Elle fronça les sourcils. Un mouvement rapide, à peine perceptible. Puis, d’un seul coup, elle quitta la tente, laissant Gabrielle dans une nouvelle incertitude. Cette fois-ci, elle avait vraiment frôlé la mort. D’ailleurs, en portant la main à son cou, elle put sentir une légère coupure. Un centimètre de plus et elle n’aurait plus jamais eu l’occasion de raconter des histoires. Et une fois de plus, elle avait été épargnée. Pourquoi ? Elle n’en avait aucune idée. Une seule chose était sûre à présent dans son esprit, plus rien ne pourrait jamais changer le cœur de la Conquérante.

Elle prit de quoi écrire dans son sac et nota quelques noms sur un bout de parchemin. La régente les avait prononcé dans son sommeil, peu avant de partir sur le champ de bataille. Elle n’avait pas pensé qu’ils pourraient servir, mais elle devait tout essayer. Lyceus… Borias… Solan…

Elle envoya le message.

 

12

Le retour à Corinthe dura plusieurs jours, presque une lune, mais pas une seule fois la Conquérante n’adressa la parole à Gabrielle. Non pas que la barde en fut particulièrement surprise, bien au contraire. Après ce qui s’était passé lors de l’exécution de Brutus, elle avait bien compris qu’elle n’avait été qu’un jouet dans les mains de la régente.
Elle se demandait encore ce qui avait bien pu lui passer par la tête. Elle n’avait de cesse de se dire qu’elle aurait pu refuser. Qu’elle aurait dû. Elle avait simplement laissé parler le désir en elle.
Après tout, il fallait bien avouer que la Conquérante n’était pas une femme dont on pouvait ignorer la beauté et le charisme aussi facilement. En armure déjà, elle était extrêmement attirante, même pour ses soldats. Mais cette nuit-là, à son retour du front, jamais elle n’avait été plus belle et plus désirable aux yeux de Gabrielle. Elle s’était montrée vulnérable au début, mais avait rapidement repris son caractère dominateur. Pourtant, chaque baiser, chaque caresse avait provoqué une explosion de sensations aussi violentes qu’inexplicables. Elle avait aimé chaque geste, chaque parole prononcée par Xena…

Gabrielle secoua la tête brusquement. Il n’y avait pas de Xena. Elle avait été la Conquérante du début à la fin, et elle le serait toujours. Cette femme n’avait sans doute rien ressenti. Elle en était incapable, de toute façon. Leurs… ébats… n’avaient été qu’un moyen pour la guerrière de se détendre après un combat difficile. Si la barde n’avait pas été là, elle aurait sans doute trouvé quelqu’un d’autre. Peut-être même Otis. Ils semblaient assez proches tous les deux…

Oui. La Conquérante l’avait prouvé en crucifiant ces Romains sur la colline. Elle l’avait prouvé en tuant Pompée alors qu’il était à terre et incapable de se défendre. Et elle l’avait prouvé des centaines de fois avant que Gabrielle n’arrive à son service. Elle était incapable du moindre sentiment. La barde avait cherché en vain un être humain au bout de l’épée mortelle de la Destructrice des Nations. Elle s’était laissée avoir comme n’importe lequel de ses partisans.
Comme Basileus. A présent elle n’écouterait plus les discours élogieux du vieil homme à l’égard de la Conquérante. Ces paroles avaient d’ailleurs sans doute contribué à permettre ce qui s’était passé entre elles dans la tente cette nuit-là. Elle avait dû penser pouvoir percer la carapace de la grande Conquérante et y avait laissé une partie de sa fierté et de son honneur. Au moins, elle pouvait à présent jurer qu’on ne l’y prendrait plus.

La grande porte de Corinthe apparut enfin, rappelant à Gabrielle les prémices de son aventure, quand elle était arrivée quelques lunes plus tôt au milieu de vrais esclaves dont certains étaient à présent au service de la Conquérante.

En milieu de journée, la régente avait fait ralentir le cortège de façon à arriver de nuit à la ville fortifiée. Cependant, les soldats ne passèrent pas par la grande porte qui resta fermée. Ils longèrent en silence le grand mur d’enceinte et s’arrêtèrent devant une petite porte dérobée, cachée derrière quelques arbres bien placés.
Pour le retour, Gabrielle avait été envoyée à la queue du bataillon pour aider Otis à soigner les blessés. Elle s’approcha du médecin tandis que les premiers soldats pénétraient dans le palais.

– Voilà pourquoi personne ne voit jamais rentrer les troupes après une bataille ? chuchota-t-elle pour ne pas rompre le silence pesant.
– La Conquérante pense que le peuple n’a pas besoin de voir les blessés. Seule la victoire compte.
– Et si c’est une défaite ?
– Je ne me souviens pas avoir connu de défaite avec la Conquérante, répondit-il, une pointe de fierté dans la voix.

Effectivement, la grande Destructrice des Nations n’avait connu aucune défaite depuis son accession au pouvoir. Quel qu’ait été son ennemi, elle avait toujours vaincu. Même la Horde, pourtant célèbre pour sa cruauté et sa barbarie, avait été décimée au prix de nombreuses vies humaines. A bien y réfléchir, seuls les centaures avaient pu battre la Conquérante alors qu’elle était encore la Princesse Guerrière. Peut-être était-ce simplement cela, la raison de leur protection. La régente semblait en effet avoir un profond respect pour certains de ses adversaires, même si cela ne l’empêchait pas de les tuer de sang froid dès que l’occasion se présentait.

Ce fut au tour de Gabrielle d’entrer. Elle se retrouva dans la carrière où la Conquérante lui avait appris à monter à cheval. Encore une illusion.
Une fois la totalité du cortège à l’intérieur, chacun rejoignit ses quartiers.
Otis demanda à sa nouvelle élève d’attendre avec lui les instructions de la Conquérante. C’était une routine pour lui. Tout le monde partait, ne restaient que les blessés, les médecins et la Conquérante qui décidait alors de leur sort. On racontait que les plus gravement touchés, ceux qui ne pourraient plus se battre, étaient exécutés dans l’heure, devenus inutiles aux yeux de la régente. Bien sûr, ils étaient comptés au nombre des morts au combat et une pension était versée à leur famille, pension de toute façon beaucoup moins importante que le salaire moyen d’un soldat.
La Conquérante fit le tour des blessés, regarda chaque plaie avec attention, écoutant les recommandations d’Otis, puis ordonna de tous les envoyer au dispensaire du palais.
Un des soldats ne passerait sans doute pas la nuit. Gabrielle le savait. C’était déjà un miracle qu’il ait survécu au voyage. Les dieux devaient avoir prévu de grandes choses pour lui et il se battait contre la mort. Mais il avait déjà perdu une jambe et la gangrène commençait à attaquer la deuxième. Il ne pourrait jamais vivre ainsi. Pourtant, la Conquérante exigea qu’on calme sa douleur pour qu’il parte paisible au royaume d’Hadès. Tout ceci allait à l’encontre des histoires entendues dans le pays. Encore une fois.

Quand la Conquérante passa près d’elle, Gabrielle remarqua une tâche rouge au niveau de son épaule. La blessure s’était rouverte. Pas étonnant après tout ce qu’elle avait fait.

– Vous devriez aller au dispensaire vous aussi, mon seigneur, ne put-elle s’empêcher de dire.

Sans rien dire, sans même un regard, la Conquérante descendit de cheval et rejoignit un homme qui sortait des écuries. Elle parla un court instant avec lui avant de disparaître dans le palais. C’était un homme assez grand, plutôt maigre. Il n’avait rien d’un soldat et pourtant il portait une épée au côté droit. Cela dit, l’épée en questions était très grossièrement réalisée, sans aucune finition. Elle ne venait certainement pas des réserves de la Conquérante. Encore un privilégié.

Otis posa une main sur l’épaule de Gabrielle pour la prévenir qu’il accompagnait les blessés au dispensaire et qu’elle était à présent libérée de ses fonctions. Elle regarda le ciel étoilé et sentit toute la fatigue accumulée peser d’un seul coup sur ses épaules. Elle n’avait pas beaucoup dormi pendant le voyage, préférant occuper son esprit plutôt que de le laisser aller à quelque vagabondage mauvais pour sa santé mentale.
Elle descendit de cheval en faisant de son mieux pour ne pas tomber. Même après deux lunes de chevauchée, elle ne supportait toujours pas ce moyen de transport et ne s’y ferait jamais, cette fois elle en était sûre. Le palefrenier s’approcha pour prendre les rênes de l’animal.

– Il n’a pas été trop dur ? demanda-t-il en désignant le cheval.
– Non, considérant la cavalière, répondit Gabrielle en essayant de sourire.

Cet homme n’avait pas l’air bien malin, mais il n’était pas non plus très inquiétant. Malgré la différence de taille, Gabrielle savait qu’elle pourrait le maîtriser facilement. Cependant, il ne ressemblait pas aux autres gardes qu’elle avait pu croiser. Il avait l’air… gentil.

– C’est qu’il n’est pas souvent monté, reprit-il. Il fait partie des chevaux réservés aux invités de marque de la Conquérante. Mais il t’aime bien. Le contraire aurait été étonnant.

Gabrielle leva les sourcils en entendant la dernière phrase, provoquant un rougissement proche de l’embrasement sur les joues du palefrenier qui se mit à tousser.

– Je veux dire… les enfants parlent de toi et…

La barde croisa les bras en souriant, attendant de voir comment cet homme qu’elle n’avait jamais vu allait s’en sortir. Finalement, il bafouilla encore un peu avant de se reprendre.

– Tu étais à la bataille alors ? demanda-t-il prenant la direction des écuries.

Gabrielle comprit qu’elle devait le suivre. Elle n’était pas obligée mais il avait apparemment envie de parler. De toute façon, elle redoutait le moment de se coucher. C’est souvent là qu’elle se mettait à penser le plus et que son esprit divaguait. Elle ne voulait plus penser à rien, et cet homme semblait le remède parfait pour y parvenir.

– Je suis restée au campement, expliqua-t-elle. Je suis barde, pas soldat.
– Je rêve de combattre aux côtés de la Conquérante. On dit qu’elle est impitoyable !
– Tu n’es pas soldat ? s’étonna Gabrielle en désignant l’épée. Je croyais que seuls les soldats et les gardes avaient le droit de porter une arme.
– J’ai failli l’être, répondit l’homme en baissant les yeux. Je me suis engagé mais… j’ai raté l’entraînement. J’ai été… disons… blessé.
– Blessé ?
– Une flèche… répondit le palefrenier en donnant un léger coup de tête vers son postérieur.
– Quelqu’un t’a tiré dessus et c’est toi qui as été refusé ?

L’homme toussa, trébucha sur des cailloux avant de reprendre sa position initiale.

– C’était ma flèche, dit-il finalement.

Gabrielle leva les sourcils en se demandant comment il avait bien pu faire pour se planter lui-même une flèche dans le derrière, et en se retenant de rire pour ne pas le vexer davantage. Il s’en rendit compte et rougit de plus belle.

– Ne me demande pas comment j’ai fait, reprit-il. C’est ma spécialité. Tu vois cette cicatrice sur mon front ? C’est un marteau qui me l’a faite. Et c’est moi qui tenais le marteau. Un mauvais réflexe pour attraper une mouche qui me dérangeait. Mais c’est un secret ! Ne le dis à personne ! Je sais que tu es une personne de confiance. Basileus me l’a dit. Pour les soldats, je me suis fait ça en me battant contre un géant qui s’en prenait à ma ville.
– Pourquoi avoir cherché à devenir soldat si tu te sais si maladroit ?
– Papa était un grand chef de guerre. Quand mon frère a tué son premier homme, il était si fier ! Je voulais voir la même fierté quand il me regardait. Mais ça n’a plus d’importance maintenant. Il est mort.
– Comment tu t’es retrouvé aux écuries ?
– Avant l’entraînement, j’ai aidé le maréchal ferrant à changer un fer à Argo. Je crois qu’elle m’aime bien, expliqua-t-il en grattant la jument de la Conquérante derrière les oreilles. Alors quand je me suis représenté après m’être fait soigner… ils m’ont proposé ce travail. Mais je ne désespère pas. Je m’entraîne tous les jours pour devenir un soldat de la Conquérante. Je suis un vrai guerrier !

En disant cela, il trébucha sur la marche d’entrée des écuries et s’étala de tout son long dans la fumière. Gabrielle fit de son mieux pour ne pas rire et l’aida à se relever en se bouchant le nez.
Elle fit ensuite rentrer son cheval dans son box, mais quand elle voulut s’approcher d’Argo, elle reçut un méchant coup de dent.

– Elle est plus amicale avec une pomme, dit le palefrenier en tendant un fruit à la jument.

Gabrielle tenta à son tour de donner une friandise à l’animal qui essaya une nouvelle fois de la mordre.

– Je crois simplement qu’elle ne m’aime pas, répliqua la barde, un peu vexée malgré tout.
– Elle a ses têtes. C’est assez rare qu’elle ait ce genre de comportement. C’est surtout avec les femmes d’ailleurs. C’est une jalouse.
– Eh bien dis-lui qu’elle ne risque rien avec moi. Je ne suis qu’une esclave ici. D’ailleurs… il se fait tard. Je vais rentrer avant qu’un garde me trouve ici.
– J’espère te revoir. Ton nom c’est bien Gabby, n’est-ce pas ? Les enfants t’appellent comme ça.
– C’est Gabrielle. Mais oui on m’appelle Gabby… parfois.
– Et moi c’est Joxer, répondit l’homme en tendant une main pleine de bave de cheval à la barde qui fit de son mieux pour ne pas grimacer en la serrant.

Elle quitta les écuries, traversa la carrière et le terrain d’entraînement avant d’atteindre enfin son petit jardin si reposant. Comme il avait pu lui manquer tout ce temps ! Son havre de paix.
Mais elle n’eut pas beaucoup de répit et se trouva nez à nez avec Basileus. Une seconde contrariée, elle réalisa soudain combien la présence du vieil homme lui avait manquée et se précipita dans ses bras. La fatigue, la tension, la peur avaient eu raison de sa fierté. Elle ne put retenir ses larmes.
Le vieil homme attendit qu’elle se calme avant de la conduire vers le petit banc de pierre et de l’y faire asseoir. Elle lui raconta tout en détail. Elle omit simplement le passage dans la tente et l’envoi des pigeons. Elle parla des boutades des soldats, de la froideur de la Conquérante, de la mort de Pompée et de Brutus, du sang et des blessures…
Basileus écouta en silence sans jamais l’interrompre, hochant la tête de temps en temps. Il avait connu les horreurs de la guerre. Il savait ce qu’avait pu ressentir sa protégée, du moins en partie.

– Tu es une vraie guerrière, dit-il finalement quand elle eût fini. Je l’ai su dès que je t’ai vue tenir tête à Cassius, dans les cuisines. Et tu es la seule à avoir osé contredire la Conquérante !
– Je ne suis pas celle que tu crois, murmura Gabrielle.
– Je ne me suis jamais trompé sur personne et ce n’est pas à mon âge que ça va commencer, répliqua le vieil homme en souriant. Tu as juste besoin d’un peu de temps pour te rendre compte de qui tu es vraiment. Tu as un grand destin, j’en suis certain. Aussi grand que celui de Xena.
– Je ne suis qu’une barde, Basileus. Rien de plus. J’aurais dû m’en rendre compte avant de venir ici.

Elle se tut, réalisant soudain ce qu’elle venait de dire. Elle n’était pas censée avoir eu le choix. Elle était une esclave. En restant si longtemps éloignée du palais, elle avait oublié certains réflexes. Elle devrait de nouveau se répéter qu’elle n’était rien.
Basileus secoua doucement la tête en souriant, comme s’il n’avait rien entendu. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’elle le voyait faire ce geste, toujours quand elle parlait trop.

– Joxer a enfin osé venir te parler ? dit-il soudain, changeant complètement de conversation comme il savait si bien le faire. Il n’a d’yeux que pour toi depuis ton arrivée, tu savais ? Il a interrogé tous les enfants pour connaître tes goûts.
– J’ai cru comprendre, répondit Gabrielle en souriant.
– C’est un gentil garçon, continua Basileus. Lui aussi raconte de belles histoires, mais il est loin d’avoir ton talent. C’est d’ailleurs pour ça que nous lui envoyons les gardes un peu trop zélés comme Cassius. L’écouter parler une journée en remuant le crottin est une torture pire que le fouet pour ces hommes.
– C’est pour ça l’épée ? Pour qu’il puisse se défendre en cas d’attaque d’un soldat au bout du rouleau ? demanda Gabrielle.
– Oui. Même s’il est incapable de la sortir de son fourreau sans s’assommer, ça lui laisse une chance de s’en sortir. Pour l’instant, il ne s’est jamais rien passé.
– Pourvu que ça dure. C’est vraiment quelqu’un de gentil.
– Quoi qu’il en soit, demain matin il va sortir Argo pour la détendre, et un peu de compagnie ne lui fera pas de mal, reprit le vieil homme en faisant un clin d’œil à Gabrielle.
– Tu veux que je l’accompagne ? s’étonna la barde. Basileus, je suis au service de la Conquérante et je ne sais pas si…
– Ordre du Commandant de la Garde, l’interrompit le soldat en lui tendant un parchemin l’autorisant à sortir provisoirement du palais avant de se lever et de se diriger vers la porte.
– Une dernière chose, dit-il plus sérieusement avant de sortir. Xena m’a demandé si j’avais bien reçu tes messages.

Gabrielle ne dit rien. Basileus n’avait rien reçu et le savait très bien.

– J’ai menti, reprit-il face au silence gêné de la jeune femme. La prochaine fois, sois plus discrète.

Sans lui laisser le temps de répondre, il partit, la laissant seule dans le petit jardin.
Elle mit un certain temps à réaliser ce qui venait de se passer. Il savait parfaitement qu’elle n’avait pas écrit à sa famille. Il était au courant de ses actions en tant qu’espionne, et pourtant, il ne disait rien à la Conquérante. Si elle venait à apprendre que son commandant de la garde, l’homme chargé de sa protection, savait qu’il y avait un rebelle à l’intérieur du palais, le vieil homme subirait sans doute un sort bien plus cruel que celui réservé aux rebelles les plus virulents. Il ne devait pas la considérer comme dangereuse.
De toute façon, il n’avait pas tort. Depuis un certain temps déjà, Gabrielle n’arrivait plus à se concentrer sur sa mission. Elle le voyait bien. Elle ne cherchait plus des informations pouvant mener la régente à sa perte mais bien des preuves que la Xena qu’elle avait cru apercevoir en quelques rares occasions n’était pas une vue de son esprit, un simple mirage, une illusion provoquée par des dieux en mal d’amusement.
Elle devait être bien naïve, mais elle ne pouvait s’empêcher de repenser à ce qu’elle avait ressenti dans la tente, cette nuit-là après la bataille. Elle n’avait pas appelé la Conquérante, mais bien Xena. Elle n’avait pas réfléchi. De toute façon, elle en était parfaitement incapable à ce moment-là. Cela dit, ses réflexes ne l’avaient jamais trompée. Plus elle y pensait et plus elle se disait que Xena était bien là, quelque part dans le cœur de la régente.

 

13

Les écuries étaient bien plus accueillantes la nuit. En journée, les odeurs et l’environnement du palais les rendaient oppressantes.
Joxer était bien là, fidèle au poste, en train de brosser Argo en racontant comment il avait vaincu l’armée perse à lui tout seul à un soldat devenu son commis pour la journée en guise de punition, et qui faisait visiblement de gros efforts pour ne pas se servir de sa pelle comme arme de poing.
Parti dans son histoire, le palefrenier dégaina soudain son épée pour réaliser quelques gestes pseudo-techniques très approximatifs afin de décrire plus en détail le combat qui semblait avoir duré toute une journée. Au moment de planter l’épée dans le cœur du dernier ennemi imaginaire, Joxer remarqua Gabrielle qui venait d’arriver et lâcha son arme en pleine action, l’envoyant se ficher dans le mur, à quelques centimètres à peine de la tête du soldat qui sembla apprécier moyennement la blague. 
Il resta figé un instant, le regard bloqué sur la lame qui aurait pu mettre fin à sa vie s’il n’avait pas fait un pas de côté quelques minutes auparavant. D’un coup, il se tourna vers Joxer et se jeta sur lui en hurlant. Gabrielle eut à peine le temps de s’interposer. Elle attrapa le bras du garde et, d’un croche-pied, l’obligea à se coucher sur le ventre. Sans lui laisser le temps de faire un geste, elle s’appuya de tout son corps sur le dos du soldat et tira son bras en arrière, l’immobilisant totalement.

– Lâche-moi, esclave ! s’exclama le commis en essayant de se libérer en vain.
– J’aurais pu l’avoir ! assura Joxer en faisant de son mieux pour dissimuler le tremblement de ses jambes.
– Sans aucun doute, répondit Gabrielle en laissant le soldat enfin calmé se relever.
– Quand Basileus apprendra ce que tu m’as fait, menaça-t-il en essuyant la paille de ses vêtements, il me laissera l’honneur de tenir le fouet contre toi.
– Tu veux dire, quand tu lui raconteras que tu t’es fait mettre à terre et immobiliser par une esclave désarmée et deux fois plus petite que toi ? répliqua la barde avec cette assurance qui lui avait permis d’être à la tête de la milice de son village. Je suis sûre qu’il sera fier d’apprendre que ses soldats sont tellement bien entraînés qu’ils se font mettre au tapis d’un seul geste !

Le soldat serra la mâchoire et les poings. Gabrielle se dit qu’elle était partie pour une démonstration de force et chercha autour d’elle une arme susceptible de lui servir. Elle remarqua une pelle à côté de la jument. Ça suffirait. Elle maniait le bâton à la perfection.
Mais le garde sembla comprendre ses intentions et préféra se remettre au travail sans broncher, ponctuant chacun de ses gestes d’un regard meurtrier vers Joxer et la barde.

– Je crois qu’il est temps de sortir Argo, dit Gabrielle.

Joxer ne se le fit pas dire deux fois. Il passa le licol à la jument et l’entraîna dehors.
Ils traversèrent la carrière et sortirent par la petite porte dérobée. Gabrielle s’étonna de voir que le palefrenier ne montait pas sur Argo. Il ne lui avait même pas mis de selle.
Il lui expliqua que seule la Conquérante avait ce privilège. Tous ceux qui avaient essayé de monter la jument s’étaient retrouvés à terre en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Argo n’était pas un cheval comme les autres. Si elle acceptait les caresses et les pommes de tout le monde ou presque, elle refusait à quiconque de l’approcher quand elle avait une selle. Elle avait choisi la Conquérante pour une raison que tout le monde ignorait, même la régente.
D’ailleurs, Gabrielle ne semblait pas faire partie de ses favoris. Chaque fois qu’elle s’approchait, elle manquait de prendre un coup de dents. Chaque fois qu’elle se retrouvait devant la jument, l’animal semblait prendre un malin plaisir à lui tirer les cheveux. Il n’y avait aucune explication à son comportement. Elle avait simplement décidé qu’elle n’aimait pas la barde.
Joxer avait cependant sa théorie. Il pensait qu’Argo était devenue jalouse de Gabrielle après que la Conquérante l’ait abandonnée pour monter sur un autre cheval avec la barde pendant la leçon d’équitation, avant le départ pour le champ de bataille. Une jument jalouse… Gabrielle aurait tout vu.

Ils suivirent un chemin de terre le long du mur d’enceinte et bifurquèrent vers un terrain isolé du reste de la ville.
Des dizaines de cages y avaient été installées, renfermant des prisonniers plus ou moins vivants. Cet endroit-là, même s’il était bien caché, était bien connu des rebelles. C’était ici que finissaient les plus grands ennemis de la Conquérante quand elle n’avait plus besoin d’eux. On soupçonnait que la disparition soudaine de grands chefs de la rébellion était due à cet endroit. Ils avaient dû y être enfermés après avoir été torturés, loin de la foule pour que personne ne puisse entendre leurs discours. Dès qu’ils avaient rendu leur dernier souffle – et cela pouvait durer plusieurs semaines – leur corps était traîné à travers toute la ville jusqu’à la fosse commune. Ce lieu était de loin le plus redouté des rebelles. Au moins, sur la croix, la mort était rapide à venir et ils pouvaient encore servir de martyrs. Ici, ils étaient coupés du monde, simplement disparus. Etre enfermés jusqu’à la mort sans pouvoir délivrer son message, sentir la vie quitter son corps peu à peu et être incapable de se battre. Attendre juste la mort en espérant qu’elle viendra vite. L’impuissance à l’état pur. Gabrielle en avait fait des cauchemars.

– La Lumière…

Gabrielle sursauta. La voix était faible mais pleine d’assurance. Elle chercha l’endroit d’où cela pouvait bien provenir et trouva une femme, jeune, qui se tenait encore bien droite dans sa cage malgré une maigreur annonçant sa fin proche. Ses yeux d’un bleu profond brillaient encore de l’éclat de la confiance. Elle souriait.

– Najara, murmura Joxer. Elle a tenté de tuer la Conquérante au nom de la Lumière. On l’a mise ici parce qu’elle est folle. Elle entend des voix.

Gabrielle ne pouvait détacher son regard du visage à la fois confiant et serein de la jeune femme. Soudain, la prisonnière se redressa dans sa cage et tendit un bras squelettique vers elle.

– Ne te laisse pas envahir par les ténèbres ! s’écria-t-elle. Ton esprit est pur, Gabrielle ! Ne la laisse pas te corrompre !

La barde sursauta en entendant son nom. Elle voulut s’approcher pour lui demander comment elle le connaissait mais Joxer l’en empêcha.

– Elle est folle, répéta-t-il. Elle a réussi à s’approcher de la Conquérante en mettant en avant ses qualités de guerrière, et quand elle a été assez près, elle a attaqué. Si la Conquérante n’avait pas été bien entourée à ce moment-là…

Il se tourna vers Najara, visiblement effrayé malgré les barreaux et la santé très déclinante de la guerrière.

– Elle a passé un certain temps dans les geôles, reprit-il. Avec les meilleurs bourreaux de la Conquérante. Presque une lune qu’elle est enfermée ici. Ne t’occupe pas d’elle.

Gabrielle fit de son mieux pour porter son attention ailleurs. Chaque fois qu’elle se trouvait confrontée à des rebelles, elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer ce qui se serait passé si la Conquérante n’avait pas existé. Cette femme, Najara, aurait sans doute eu une vie paisible, loin de la guerre et du sang. Peut-être ne serait-elle jamais devenue folle, à parler de lumière et de ténèbres…

Ils quittèrent le terrain. Gabrielle repéra quelques prisonniers encore en bonne santé. Si elle avait l’occasion de repasser par ici, elle pourrait les libérer. Elle aurait pu le faire ce jour-là, mais c’est Joxer qui en aurait subi les conséquences. Elle attendrait de pouvoir être seule, en espérant que ce jour arriverait avant qu’elle-même ne soit enfermée dans une de ces cages.
Ils traversèrent un petit bois silencieux. Loin du palais et des murs de Corinthe, Gabrielle put enfin respirer. Elle finit même par apprécier les multiples histoires de Joxer à propos de ce qu’il ferait s’il était un soldat de la Conquérante… quand il en serait un.
Il se voyait déjà, chevauchant à ses côtés sur le champ de bataille, risquant sa vie à chaque seconde pour sauver celle de la régente. Comme toutes les personnes au service de la Conquérante, il l’admirait profondément. Il lui expliqua qu’elle était la seule, en dehors de Gabrielle et Basileus, à lui adresser la parole pour lui dire autre chose que des insultes.
A bien y réfléchir, Joxer était la preuve vivante du niveau de tolérance de la Conquérante. Après toutes les maladresses qu’il avait dû faire, il aurait dû se faire tuer. Du moins si on en croyait les rumeurs au sujet de la cruauté de la régente.
Pourtant, il était toujours là, libre d’aller où bon lui semblait, ayant le droit de s’entraîner sur le terrain réservé normalement à la Conquérante et ses hommes. D’autres personnes auraient été capables de s’occuper d’Argo. Certes, Joxer était particulièrement attachant, comme un gosse un peu trop maladroit. Il savait s’attirer la sympathie des gens, Gabrielle la première. Il devait en être de même pour la Conquérante.

Ils s’arrêtèrent au bord d’un petit lac et Joxer libéra Argo de ses rênes pour la laisser aller à sa guise. Elle fit quelques pas, trouva un coin d’herbe fraîche et se mit au devoir de le ratisser. Puis, elle s’éloigna un peu plus.
Joxer s’installa au bord de l’eau et construisit une canne à pêche de fortune sans pour autant arrêter de parler. Gabrielle prit une longue inspiration. Libre !
Du moins c’est ce qu’elle ressentait. Quand elle était enfant, elle allait souvent au bord d’un lac dans ce genre pour écrire des histoires à raconter à sa sœur, le soir avant de se coucher. Elle n’avait jamais autant ressenti cet esprit de liberté que dans ces endroits perdus au milieu de nulle part, connus de très peu de monde.

Elle s’assit contre un grand chêne et ferma les yeux quelques minutes. Elle n’avait quasiment pas dormi de la nuit, se retournant sans arrêt dans son lit avant de finalement décider que ses tergiversations ne servaient à rien.
Elle était allée marcher dans le jardin, faisant le tour de la fontaine en essayant de se détendre. Elle avait regardé un instant les étoiles avant de sentir enfin la fatigue peser lourd sur ses épaules. A peine s’était-elle recouchée qu’elle s’était endormie d’un sommeil sans rêve.

Une main sur son épaule la fit sursauter. Elle ouvrit les yeux sur un soleil couchant et le visage toujours aussi souriant de Joxer. Elle avait dû s’assoupir. Argo était revenue, il était temps de rentrer.
A la demande de Gabrielle, ils prirent un autre chemin pour le retour, un peu plus long mais qui évitait de passer par le terrain des cages. Elle se sentait trop impuissante face à tous ces prisonniers et ne donnait pas cher de sa force pour se retenir de les libérer. Elle devait penser à Joxer. Elle reviendrait. D’une façon ou d’une autre elle reviendrait les délivrer. Tous. Même Najara. Si elle ne succombait pas d’ici là.

Tout le long du retour, Joxer raconta toutes les maladresses qu’il avait pu faire depuis qu’il cherchait à être guerrier. Il s’était d’abord engagé avec des mercenaires, mais avait dû s’enfuir après avoir mis le feu au campement en voulant se réchauffer un peu pendant son tour de garde. Puis, il avait trouvé une place comme cuisinier auprès d’un chef de guerre. Là encore, il avait appris à courir vite après que tous les hommes furent tombés gravement malades en mangeant son célèbre ragoût de radis noirs la veille d’une bataille. Il y avait aussi la fois où il avait manqué d’embrocher son patron en voulant lui montrer ses capacités à la lance, ou encore le jour où il avait proposé ses services de protection à un village avant de découvrir que le chef de guerre qui menaçait ledit village n’était autre que celui qu’il avait involontairement empoisonné avec son ragoût.
Ils entrèrent dans les écuries au moment où il racontait le jour où il avait emprunté le char de guerre de son père et l’avait envoyé directement dans un mur, détruisant le char, le mur et la maison qu’il supportait. Gabrielle n’avait jamais autant ri depuis des années. Elle en avait même oublié les bienfaits. Elle avait presque réussi à oublier tous ses problèmes.
Mais ils ne mirent pas longtemps à réapparaître lorsque la Conquérante se présenta devant elle, dure et froide comme elle savait si bien l’être.
Gabrielle arrêta immédiatement de rire. Joxer se tut. Les yeux glacés de la régente se posèrent sur sa barde qui ne put s’empêcher de froncer les sourcils. Elle savait bien que ce n’était pas la chose à faire. La Conquérante était apparemment de mauvaise humeur, contrariée, et jouer les rebelles n’allait rien arranger, bien au contraire. Mais elle n’avait pas envie de s’écraser. Plus maintenant.

Elles restèrent un moment, les yeux dans les yeux, chacune défiant l’autre dans un dialogue inaudible au commun des mortels. Gabrielle savait qu’il ne lui arriverait rien. Elle était incapable de dire pourquoi, mais elle le savait.

– Où étiez-vous ? demanda soudain la Conquérante en se tournant vers Joxer.
– Au… au lac, mon… mon seigneur, balbutia Joxer. Co… comme d’habitude.
– Et elle ? continua-t-elle en désignant Gabrielle du menton.

La barde fronça de nouveau les sourcils mais garda pour elle ce qu’elle avait à dire.

– Elle… avec moi, mon seigneur. Ba… Basileus a dit…
– Basileus !

Visiblement irritée, la Conquérante quitta les écuries sans plus un mot. Gabrielle la suivit. Elle ne voulait pas que le vieil homme ait des ennuis à cause d’elle. Il avait voulu l’aider, rien de plus.

– Basileus n’y est pour rien ! s’exclama-t-elle dans le dos de la Conquérante. Il pensait juste…

Elle arrêta de parler lorsque la Conquérante se retourna brusquement vers elle en un geste menaçant. Gabrielle avait appris combien cette femme pouvait être rapide. Elle se dit que son intuition précédente n’était peut-être pas si bonne que ça. Après tout, elle portait encore la cicatrice au cou de leur dernière « entrevue ».

– De quoi parliez-vous avec Joxer ? demanda-t-elle soudain.

Gabrielle mit un certain temps à comprendre de quoi il était question ici. La Conquérante était en colère apparemment, mais pas contre Basileus comme l’avait cru la barde.

– De… il me racontait ses débuts en tant que guerrier, répondit-elle en souriant.

En voyant le sourire, la régente serra la mâchoire, encore plus irritée. Gabrielle reprit un air sérieux, pensant faire ce qu’il fallait, mais cela ne fit qu’empirer le regard froid de la Conquérante.

– Eh bien puisque tu sembles si bien t’entendre avec lui, dit-elle sèchement, tu travailleras aux écuries.
– Mais… les enfants ? demanda Gabrielle, ébahie.
– Ils se passaient très bien de toi avant, répondit la Conquérante en lui tournant le dos.

Gabrielle resta immobile au milieu de la carrière, regardant s’éloigner la régente.

 

14

Gabrielle avait fini par éplucher les légumes sans plus y réfléchir. Elle avait été envoyée en cuisine quelques semaines plus tôt par la Conquérante en personne, juste avant son départ pour le royaume de Chin. En tant que barde, Gabrielle avait demandé à l’accompagner, mais elle s’était vue remise à sa place par un regard dédaigneux et un ordre donné au garde qui la surveillait de l’amener immédiatement en cuisine où elle officierait jusqu’au retour des chevaux aux écuries. Elle ne serait donc plus barde jusqu’à nouvel ordre. Elle redevenait esclave.

Elle avait d’abord pensé avoir été découverte, mais dans ce cas, elle aurait été immédiatement enfermée et torturée pour donner le nom de sa source. Au lieu de cela, Joxer n’ayant plus besoin de main d’œuvre, elle avait été transférée en cuisine.
Même si elle avait été déçue de ne pas accompagner la Conquérante en Chin – à cause de sa mission mais surtout pour l’occasion de voyager – elle avait tout de même été soulagée de ne plus travailler avec Joxer. C’était un gentil garçon, vraiment, mais l’entendre raconter ses histoires à longueur de journée et faire en sorte de rattraper ses maladresses et de l’empêcher de tuer quelqu’un à chaque mouvement brusque était devenu épuisant.
Le pire avait été atteint quelques jours avant le départ de la Conquérante, lorsque Joxer avait avoué ses sentiments à Gabrielle. Elle avait dû user de tous ses talents d’aède pour faire comprendre au palefrenier qu’elle ne l’aimait pas, du moins pas comme il l’aurait voulu. Il avait semblé bien le prendre, mais les jours suivants n’avaient été que rougissements et regards de chien battu dès qu’elle avait eu le malheur de lui adresser la parole ou même de regarder dans sa direction.
Elle ne savait pas combien de temps elle aurait tenu si la Conquérante n’était pas intervenue pour faire préparer les chevaux pour son départ.

Gabrielle fut sortie de ses pensées par des rires. Elle était entourée d’une dizaine de femmes dont la préoccupation première était de se moquer de toutes les créatures vivantes du palais. Tout le monde y passait, même les chevaux.
Bien sûr, elles n’avaient jamais parlé des rumeurs concernant Gabrielle et la Conquérante… ou même Gabrielle et Basileus. La barde les connaissait toutes grâce à Joxer.
Mais jamais les femmes n’en parleraient devant elle, seulement quand elle aurait le dos tourné. Les ragots allaient bon train au sein du palais. La dernière rumeur touchait une relation plus qu’amicale entre Gabrielle et Basileus, du seul fait de ses privilèges. Il en fallait peu. Elle se souvenait encore des moqueries des soldats sur le champ de bataille.
L’évocation de la Conquérante la sortit définitivement de ses réflexions.

– Imaginez-vous, disait une des femmes, elle a déjà passé presque une lune entière sans homme. Elle ne va jamais survivre !
– On raconte que sur le champ de bataille, elle fait venir un soldat dans sa tente tous les soirs, ajouta une deuxième en riant. Elle est insatiable.
– Et ses chefs ! s’exclama une troisième. Vous croyez qu’ils ont été nommés uniquement pour leur ardeur au combat ?
– C’est bien ce que je dis, reprit la première après que le fou-rire fut passé. Elle ne tiendra pas beaucoup plus longtemps en Chin.
– Vous oubliez Lao-Ma !

Les rires redoublèrent et Gabrielle ne put en écouter davantage.
Sans un mot, elle posa son couteau et quitta la pièce sous le regard à la fois moqueur et ébahi des femmes. Elle fut rattrapée dans le couloir par un garde qui eut le malheur de la retenir par le bras. D’un geste, elle lui attrapa la main et le précipita contre le mur. Elle le bloqua d’un bras puissant contre son cou et lui fit son regard le plus noir. Le garde leva les mains en l’air en signe d’abandon. Elle le lâcha et le laissa retourner à son poste. Elle profitait largement de la protection de Basileus, elle ne s’en cachait pas. Les soldats n’osaient plus l’approcher de trop près, surtout depuis que les rumeurs racontaient qu’elle était la favorite de la Conquérante. Elle laissait dire. Ça lui valait une certaine liberté dans le palais.
Elle quitta les couloirs et se retrouva à l’air libre dans le petit jardin qui était devenu le sien. Incapable de tenir en place, elle se mit à faire les cent pas autour de la fontaine.

Non, Xena ne couchait pas avec ses soldats pour contenter ses hormones. Elle l’avait vue avec ses hommes et il n’y avait rien. Rien d’autre que du respect. Rien de plus.
Mais cette nuit-là, sur le champ de bataille, après le combat… Gabrielle avait-elle servi à remplacer les soldats ? Après tout, elle ne savait pas ce qui s’était passé les fois précédentes. Elle avait bien compris qu’elle n’était rien pour la Conquérante. Elle n’était qu’une esclave. Oui. Ce qui s’était passé sous cette tente n’avait été pour la régente qu’un acte hormonal, et la barde s’était laissée avoir comme une débutante. Cette femme était incapable du moindre sentiment.

En tout cas pour Gabrielle. Car il fallait bien dire que la Conquérante avait immédiatement obéi à la demande de Lao-Ma de la rejoindre à l’autre bout d’une monde. Après tout, les rumeurs à ce propos étaient peut-être bien fondées. La régente avait un réel respect pour l’impératrice de Chin.
On racontait que Lao-Ma lui avait sauvé la vie autrefois. Ce que Gabrielle n’arrivait pas à comprendre, c’était l’admiration que la guerrière pouvait avoir pour une femme qui ne partageait aucune de ses convictions.
Lao-Ma était pour la paix. Elle gouvernait le royaume de Chin depuis plusieurs années à présent et son peuple était de loin le plus prospère du monde connu. Elle n’aimait ni la force, ni la violence… tout le contraire de la Conquérante. Malgré tout, la régente n’avait jamais attaqué le royaume pourtant puissant. Elle n’avait jamais fait la guerre à Lao-Ma et avait immédiatement proposé un traité de paix et de collaboration.
Il se passait quelque chose entre ces deux femmes. Quelque chose de plus profond que de la simple admiration.

Gabrielle secoua la tête. Et alors ? Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire à elle ? Elle n’avait aucun sentiment pour la Conquérante. Elle n’allait tout de même pas être jalouse !

– Stupide ! s’exclama-t-elle à voix haute en prenant sa tête dans ses mains.
– Tu es dure avec toi-même.

Elle se retourna. Basileus se tenait à l’entrée du jardin. Il ferma la porte derrière lui et s’avança jusqu’à la jeune femme en souriant.

– Je suis venu te prévenir qu’un tub a été monté dans ta chambre sur ordre de la Conquérante.

Gabrielle ne sut comment réagir. Elle avait bien parlé au vieil homme du problème que posait ses cicatrices au regard des autres. La première fois qu’elle était allée se laver avec les autres esclaves, elle avait été surprise du peu de scarifications sur leur corps.
Elle-même en comptait une bonne dizaine, due à ses divers combats auprès des rebelles. En plus des coups de fouets dans son dos, elle avait reçu quelques coups de couteau et une ou deux flèches.
Elle n’avait pas pu répondre cela à la femme qui lui avait demandé si elle tenait ses marques de son ancien maître. Elle avait simplement acquiescé. Mais la pitié qu’elle avait lue sur la plupart des visages présents l’avait mise profondément mal à l’aise. Dès lors, elle s’était arrangée pour aller se laver tard le soir, quand tout le monde était couché et qu’elle pouvait être seule.
Basileus avait dû en parler à la Conquérante. Gabrielle se souvint de la sensation qui l’avait réveillée sur le champ de bataille. Elle avait senti une caresse sur les cicatrices de son dos. En voyant la Conquérante dormir – la seule capable de l’avoir touchée – elle avait cru avoir rêvé. Mais plus elle y repensait et plus elle se disait que ses sens ne l’avaient jamais trompée. Elle savait reconnaître le toucher d’un drap à l’effleurement d’une main. Et cette nuit-là, c’était bien les doigts de la Conquérante qu’elle avait sentis sur son dos.
Une fois, Perdicus avait essayé de la toucher dans la nuit. A peine avait-il approché sa peau qu’elle s’était retournée et l’avait projeté à l’autre bout de la pièce en un réflexe incontrôlé. Le pauvre garçon avait gardé quelques bleus pendant plus d’une semaine. Gabrielle se demandait encore pourquoi elle n’avait pas eu le même geste avec la Conquérante.

– Xena m’a demandé de veiller sur toi en son absence, reprit le vieil homme en s’asseyant au bord de la fontaine.
– Elle n’a pas donné signe de vie depuis près d’une lune, répliqua Gabrielle sans arrêter de marcher. Personne ne sait ce qui se passe là-bas. Lao-Ma…

Elle se tut avant de dire le mot de trop. Non, elle n’était pas jalouse ! Elle ne pouvait pas l’être… elle ne devait pas !

– Lao-Ma a demandé l’aide de Xena, expliqua Basileus. Le message était urgent. Xena… a une dette envers cette femme. Elle lui doit beaucoup.
– Je sais.
– Elle a été le mentor de Xena pendant longtemps. Elle lui a appris beaucoup de choses. Xena a beaucoup d’estime pour elle.
– Je sais, répéta Gabrielle en ralentissant le pas.
– Il n’y a rien de plus, dit soudain Basileus en lui faisant un clin d’œil.

La barde arrêta immédiatement de marcher. Etait-elle si prévisible ? Cet homme trouvait toujours ce qui n’allait pas chez elle et faisait en sorte de la rassurer.

– Elle a beaucoup changé depuis quelques temps, tu sais, continua-t-il en l’amenant à s’asseoir près de lui. Surtout depuis votre retour de la guerre. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Elle n’a rien voulu me dire. Elle m’a raconté l’histoire de la fuite de César mais je sais qu’il y a autre chose. Elle a épargné un homme avant de partir. C’était son premier larcin et il aurait dû passer une année entière dans les geôles. Au lieu de ça, elle l’a obligé à travailler gratuitement pour l’homme qu’il a volé.
– Ça ne veut rien dire, répliqua Gabrielle. J’ai assisté au jugement. Deux autres ont été cloués sur des croix.
– Ne crois pas ça, petite. Elle n’aurait jamais épargné cet homme avant. Tu considères peut-être que c’est peu, mais associé à tout le reste… quelque chose l’a changée. C’est à toi que cet homme doit la vie.
– Je n’y suis pour rien. Je ne suis qu’une esclave, répondit sèchement la barde.
– Xena ne confie pas la protection de ses esclaves à son commandant de la garde.

Gabrielle allait répondre quand un jeune soldat entra affolé dans le jardin. Basileus le prit à part. La barde vit le visage du vieil homme se décomposer au fur et à mesure que le soldat parlait. Il s’était passé quelque chose de grave.
Xena !
Le cœur de Gabrielle se mit à battre tellement fort qu’elle crut que les deux hommes allaient l’entendre.
Basileus renvoya le jeune homme et retrouva la barde, le visage grave.

– Xena va bien, dit-il immédiatement en posant ses mains sur les épaules de Gabrielle.

Une fois de plus, il lisait dans ses pensées. Gabrielle laissa retomber une partie de la pression, mais le vieil homme n’avait pas tout dit.

– Lao-Ma a été assassinée, expliqua-t-il devant le regard insistant de la barde. Xena est en guerre contre le Dragon Vert. Avec l’armée de l’impératrice, la victoire est assurée.

Gabrielle secoua doucement la tête. Elle savait que la Conquérante allait vaincre. Elle gagnait toujours.
Basileus lança vers elle un regard lourd de sens. Il soupira.

– Xena va être anéantie.

 

15

Gabrielle se laissa aller à un moment de détente dans un bon bain chaud. Elle n’avait pas connu une telle sensation depuis des années.
La tranquillité.
Elle était seule dans sa chambre, un petit vent frais de début de soirée provenant du balcon, personne pour venir la déranger et une eau bien chaude pour détendre ses muscles endoloris. 

Avec l’autorisation de Basileus, elle avait passé la journée avec Joxer sur le terrain d’entraînement. Elle lui avait montré quelques mouvements de défense avec le bâton, quelques gestes d’attaques avec l’épée et la meilleure façon de ne pas se planter une flèche dans le derrière. Avec un peu de pratique, le palefrenier arrêterait peut-être d’être un danger public.
Le problème était qu’elle n’avait pas pratiqué depuis longtemps. Si les gestes et les réflexes étaient toujours là, ses muscles avaient eu un peu de mal à suivre et elle en subissait à présent les conséquences. En son for intérieur, elle remercia la Conquérante pour la baignoire.

Elle ne savait toujours pas à quoi était dû ce cadeau. Elle ne voulait pas croire à une récompense pour son « dévouement ». Elle ne voulait pas se sentir sale une nouvelle fois. La Conquérante n’était pas comme ça de toute façon. Elle n’avait pas besoin de remercier ses esclaves. Elle n’avait pas non plus à leur faire de cadeau. Ils n’étaient que des esclaves à son service.
L’attitude de cette femme était décidément des plus bizarres. Depuis le retour du champ de bataille, elle s’était montrée froide et distante face à Gabrielle, parfois même blessante, mais son discours à Basileus semblait tout autre. Peut-être était-ce seulement une manipulation du vieil homme pour atteindre un but connu de lui seul. 

Elle entendit un garde hurler au dehors que la Conquérante était de retour.
Un messager était arrivé quelques jours auparavant pour prévenir Corinthe de sa victoire contre le Dragon Vert, le fils de Lao-Ma et son assassin ne faisant qu’un. Cependant, aucun détail n’avait été donné quant à l’état même de la régente, et Gabrielle ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter. La mission n’était pas sensée se transformer en guerre à l’origine. La Conquérante avait donc demandé à Otis de rester au palais pour s’occuper des malades. Or, lui seul connaissait les faiblesses de la régente et Gabrielle savait que son esprit borné ne permettrait à personne d’autre de la toucher, même en cas de blessure grave. Elle espérait juste que tout allait bien. De toute façon, elle irait trouver Basileus demain matin pour avoir des nouvelles.

Elle venait de prendre la décision quand la porte de sa chambre s’ouvrit brusquement. Elle se retourna pour voir entrer une Conquérante épuisée, le visage ravagé par la fatigue, les blessures et la tension des dernières semaines. Quand elle vit la barde dans son bain, elle marqua un temps d’arrêt avant de fermer la porte et de se diriger vers la table où elle déposa ses armes.
Elle portait encore son armure, et l’appel du garde ne datait que de quelques minutes. Elle était donc venue directement dans cette chambre. Il y avait bien une raison à tout ça. Mais laquelle ? Elle ne dit pas un mot, les yeux dans le vague.
Gabrielle n’osa pas sortir de l’eau. Elle n’osa pas non plus parler malgré les nombreuses questions qu’elle avait à poser. Le caractère de la Conquérante était des plus instables d’habitude, mais avec ce qu’elle venait de vivre – la guerre et la perte de son mentor – le pire pouvait arriver.
Elle resta un instant devant la table, son célèbre chakram dans les mains, puis elle posa l’arme et s’approcha du tub sans regarder la barde.

– Lao-Ma est morte, dit-elle sur un ton neutre.
– Je sais, répondit simplement Gabrielle.

Elle essaya de lui prendre la main mais la Conquérante s’éloigna sur le balcon. Elle posa les mains sur la rambarde et s’y appuya, faisant ressentir à la barde toute la tension qu’elle avait pu accumuler.
Gabrielle sortit du bain et passa une tunique avant de s’approcher lentement.

– J’ai tué Ming Tien, reprit la Conquérante sans bouger. J’aurais pu tuer ses hommes aussi. Ils étaient à ma merci.
– Vous ne l’avez pas fait ?
– Les soldats de Lao-Ma auraient bien voulu, mais je les ai épargnés. Ils n’ont fait qu’obéir aux ordres.
– Xena…

Ça n’avait été qu’un murmure mais Gabrielle savait que la guerrière l’avait entendue. Elle vit ses épaules se détendre d’un seul coup. Basileus avait raison. La Conquérante avait changé.
Elle avança une main vers la régente. Elle avait besoin de la toucher. Xena n’était pas venue ici par hasard. Elle avait besoin de réconfort et semblait n’accepter de se montrer vulnérable que devant sa barde. Mais Gabrielle n’eut même pas le temps de l’approcher.

– Laisse-moi ! ordonna-t-elle en quittant le balcon et en allant récupérer ses armes sur la table, le visage dur à nouveau.
– Xena, je…
– Je vais voir Argo, l’interrompit la guerrière, toujours sans la regarder. Le voyage a été rude… pour elle.

Gabrielle regarda la Conquérante se diriger vers la porte dans avoir une seule fois posé les yeux sur elle. La colère se mit à monter, renforcée par un sentiment d’impuissance. Xena venait dans sa chambre, montrait ses faiblesses, et quand Gabrielle se proposait de l’aider, elle remettait l’amure autour de son cœur et prenait la fuite. Combien de temps allait-elle jouer ce jeu ?

– Dois-je retourner travailler aux écuries demain ? demanda-t-elle froidement alors que la Conquérante ouvrait la porte.

Xena marqua un temps d’arrêt, baissant la tête. Elle soupira.

– Nous en parlerons plus tard, répondit-elle finalement avant de sortir.

Gabrielle resta un long moment sur le balcon à fixer la porte en espérant qu’elle s’ouvre, mais rien ne se produisit. Une fois de plus, le comportement de la Conquérante était des plus déroutants et la barde ne savait plus du tout quoi penser.
Elle alla se coucher, tournant le dos à la fenêtre, sachant parfaitement qu’une fois de plus, elle ne dormirait pas.

L’image qu’elle avait était loin de celles des pamphlets, mais devait-elle avoir confiance en ses sentiments ? Elle n’avait jamais eu de doutes auparavant. Elle savait ce qu’elle devait faire et pourquoi. Mais ce qu’elle pouvait ressentir pour cette femme, même si elle n’arrivait pas encore à l’identifier clairement, avait pris le pas sur la mission qui l’avait envoyée ici. Elle avait beau tout faire pour se concentrer sur le but à atteindre, elle n’y arrivait plus. Elle aurait pu poser des questions à Basileus, par exemple. Il connaissait la Conquérante mieux que personne. Même Joxer aurait certainement des choses à dire. Il ne se serait douté de rien.
Le dernier message qu’elle avait envoyé à Draco disait simplement que la Conquérante partait pour le royaume de Chin. Elle avait bien reçu quelques menaces de la part d’une soi-disant esclave de passage, mais ça n’avait rien changé. Elle ne voulait plus participer. Plus dans ses conditions.

Elle entendit soudain la porte de la chambre s’ouvrir. Elle reconnut immédiatement le pas de Xena, assuré et confiant, discret mais pas trop. Elle ne bougea pas. Elle n’avait rien pour se défendre, et si la guerrière revenait à une heure pareille, il n’y avait que deux possibilités. La première amènerait la barde tout droit chez Hadès. La seconde… si la seconde venait à se produire, Gabrielle n’était pas sûre de pouvoir résister malgré les promesses qu’elle s’était faites.
Elle sentit les couvertures se soulever. Elle ne bougea pas, tournant toujours le dos à la Conquérante. Si elle voulait la tuer, elle devrait le faire de dos. Pourtant, ce ne fut pas la lame froide d’une épée qu’elle sentit, mais le corps chaud de la guerrière qui se glissa contre le sien.
Gabrielle se figea en sentant les mains de la Conquérante se poser sur sa taille et glisser jusqu’à l’enlacer. Doucement, Xena se rapprocha et logea sa tête contre le cou de la barde qui se détendit sans vraiment s’en rendre compte. Il n’y avait ni première, ni deuxième possibilité. La guerrière cherchait juste du réconfort, une présence. Un soutien.

Sa respiration se fit plus régulière. Elle s’endormit rapidement mais son emprise sur la barde était toujours aussi forte, comme pour ne pas la laisser s’échapper. Mais Gabrielle n’avait aucunement l’intention de s’enfuir. Elle se sentait… bien.

Elle posa une main timide sur celle de Xena, contre son ventre, et sentit le corps de la régente se serrer encore plus. Elle s’endormit sans même s’en rendre compte.

 

16

Le corps de Xena s’éloigna doucement de Gabrielle. Si la barde n’avait pas déjà été réveillée, elle ne l’aurait sans doute pas sentie.
Elles avaient passé la nuit entière dans la même position, sans bouger. Malgré un léger engourdissement de la jambe, Gabrielle n’avait pas aussi bien dormi – si profondément – depuis longtemps. Dans les bras de la régente, elle s’était sentie bien, protégée, pour la première fois de sa vie.
Elle se retourna lentement pour voir Xena quitter la chambre. Le soleil venait de se lever et le bruit métallique des épées qui parvenait depuis le balcon annonçait le début de l’entraînement des soldats auquel la Conquérante se devait d’assister.

Gabrielle sentait bien qu’elle perdait le contrôle. Non par rapport à la mission qu’elle avait de toute façon abandonnée, mais par rapport à ses propres sentiments. Elle avait toujours fait en sorte de maîtriser ce qu’elle pouvait ressentir. Ne pas montrer la douleur sous les coups, épouser un homme qu’elle n’aimait pas, cacher sa peur… aujourd’hui c’était une autre palette d’impressions qui se présentait à elle sans qu’elle soit capable de les contrôler.
Et plus elle observait Xena, plus elle sentait qu’elle aussi était en train de découvrir de nouvelles sensations auxquelles elle ne semblait pas habituée. Même si elle essayait de résister pour garder son armure intacte, elle finissait peu à peu par se confier, se donner à sa barde, sentiment après sentiment. La Conquérante ne savait répondre à la vie que par la force et la violence. Xena était en train d’apprendre la douceur et la tendresse… et cela ne semblait pas lui déplaire.

Cela ne déplaisait pas non plus à Gabrielle qui, pour la première fois, appréciait de perdre ce contrôle qui l’avait pourtant conduite jusqu’ici. Elle aimait ce qu’elle ressentait à présent. Il n’y avait plus de peur, plus aucun doute. Xena était bien là, avec elle. Et même si elle venait de partir sans un regard, la barde savait bien que ça n’était pas un manque de respect. La guerrière était elle aussi en train de perdre le combat contre ses sentiments et semblait tout faire pour résister… sans pour autant y parvenir.
Tout ce qu’elle avait montré à Gabrielle, tout ce qu’elle avait dit, ses gestes violents maîtrisés au dernier moment, le baiser dans le jardin, leur rapprochement pendant la leçon d’équitation, même cette nuit dans la tente… Gabrielle en était sûre à présent, malgré toutes ses résistances, Xena avait laissé craquer son armure… et elle aussi.

Elle se leva et alla profiter des premiers rayons du soleil sur le balcon. De gros nuages gris se profilaient à l’horizon, annonçant l’arrivée prochaine de l’hiver. Déjà, le vent se faisait chaque jour un peu plus dur. Bientôt quatre saisons que Gabrielle était entrée au palais. Elle en aurait des choses à raconter quand elle rentrerait au village. Si elle rentrait un jour… Elle n’avait aucune nouvelle de sa famille, de ses amis ou des autres rebelles et préférait ne pas en avoir. Ce serait prendre un trop grand risque, pour elle comme pour eux. Elle ne pouvait qu’espérer que tout aille bien.
Elle prit une longue inspiration en s’étirant dans la lumière encore fraîche du matin, quand elle fut interrompue par le sifflement étrange d’un oiseau. On aurait dit un rouge-gorge mais en plus aigu. Elle chercha dans le jardin à quel volatile pouvait bien appartenir un tel piaillement, et sursauta en apercevant la silhouette d’une femme bien cachée dans le jasmin. Elle regardait dans sa direction et lui fit signe discrètement de la rejoindre. Ce devait être une espionne à la solde des Amazones. Gabrielle n’avait pas vu d’autres envoyées depuis celle qui avait proféré des menaces. Mais le regard de cette femme était inquiet et surtout pas agressif. Si elle prenait le risque de s’introduire dans le palais, il devait se passer quelque chose de grave.

La barde réfléchit rapidement. Si elle allait la voir, elle risquait de se faire prendre par les gardes de la Conquérante ou pire, par la Conquérante elle-même. Elle ne pourrait jamais lui expliquer les raisons de son geste. Elle savait à quel point Xena détestait la trahison.
Mais si elle n’y allait pas, cette femme allait sans aucun doute se faire tuer. Gabrielle ne voulait plus se sentir responsable de la mort de quiconque. Elle passa donc une tenue convenable et descendit dans le jardin. Elle fit un geste rapide et discret vers le jasmin pour signifier à l’Amazone de ne pas se montrer tant qu’elle ne s’était pas assurée que toutes les issues étaient fermées. Elle s’arrêta un instant devant la porte qui donnait sur le terrain d’entraînement. Xena était juste derrière.
Une fois de plus, elle hésita. Si elle parlait à cette Amazone, elle trahirait la régente. Encore. Elle n’en avait plus envie. Elle avait découvert ce que cachait Xena. Elle ne voulait pas prendre le risque de tout perdre. Sa vie lui importait peu. Elle voulait juste ne pas rompre cette confiance qu’elle avait acquise depuis peu.
Mais elle ne pouvait pas laisser l’espionne ici sans risquer de la voir mourir. Elle ferma donc le loquet de la porte pour empêcher quiconque de rentrer par là et fit signe à la guerrière de sortir. C’était une femme maigre aux cheveux presque blancs tant ils étaient clairs, et aux yeux gris. Elle ne devait pas être de la région. Sûrement une Amazone des steppes du nord.

– Tu es Zora ? demanda-t-elle.

Gabrielle fronça les sourcils. Elle n’avait plus entendu ce nom depuis longtemps. Zora n’avait été qu’un nom d’infiltration. Pour les rebelles et les Amazones, elle était bien Zora. Elle acquiesça.

– Tu es sûre que nous sommes seules ? murmura la femme en regardant autour d’elle.
– Oui. Mais pas pour longtemps. Des gardes peuvent passer à tout moment. Que fais-tu ici ? C’est beaucoup trop risqué ! Je n’ai aucune information à transmettre pour le moment. La Conquérante est rentrée de voyage hier. J’essaierai de la voir dans les jours qui viennent. Je ne peux rien faire de plus. Tu dois partir.
– Je ne suis pas là pour ça, l’interrompit l’Amazone en lui prenant le bras. Les informations que tu nous as envoyées ont été bénéfiques à nos plans. Mais des sœurs ont été capturées il y a deux jours par des soldats de la Conquérante. Nous savons qu’elles n’ont pas été tuées. Pas encore. Mais elles ne résisteront pas longtemps aux tortures des bourreaux. Elles détiennent des informations capitales pour détruire la Conquérante. Si elles parlent… c’est la fin de la mission et de nos derniers espoirs. Et connaissant la Conquérante, ce sera aussi la fin des Amazones.

Gabrielle écouta attentivement les explications de la femme. Elle se retrouvait face à un dilemme. Ou elle laissait cette guerrière se débrouiller seule en ayant la certitude qu’elle n’y arriverait jamais, ou elle l’aidait. Elle connaissait le palais de fond en comble grâce à Basileus. Elle savait où étaient les geôles où étaient sans doute enfermées les Amazones. Elle connaissait également la réputation des bourreaux de la Conquérante. Ils étaient capables de faire parler même un muet. Leur technique avait été mise au point au royaume de Chin, grâce à des méthodes radicales qui permettaient d’atteindre l’interrogé sans trop le blesser, de façon à ce qu’il ne meurt pas avant d’avoir tout dit. La plupart des rebelles redoutait par-dessus tout de passer entre leurs mains. Personne ne pouvait leur résister. On racontait que certains prisonniers avaient préféré se donner la mort avant même d’être interrogés.
Gabrielle devait faire quelque chose pour ces femmes. Elle ne voulait pas trahir Xena… mais elle ne pouvait pas laisser faire cela. Certes, elle comprenait à présent les motifs de la Conquérante. Elle comprenait aussi le comportement de Xena. Mais elle ne pouvait pas laisser ces Amazones se faire torturer juste pour éviter de décevoir la régente. Il y avait des vies en jeu.

Mais elle ne pouvait agir seule. Aucun garde ne la laisserait entrer dans les geôles sans autorisation et elle ne pouvait pas demander ça à Basileus. Il était bien trop haut placé pour prendre ce risque. Une seule personne pouvait l’aider. Un homme avec si peu d’influence dans le palais que personne ne pourrait le soupçonner de quoi que ce soit. Un homme si maladroit et naïf qu’il passerait sans éveiller aucun soupçon.
Elle ordonna à l’Amazone de quitter le palais et Corinthe, et d’attendre ses sœurs à la sortie, bien à l’abri. Elle attendit que la femme disparaisse par le mur et se plaça devant la porte donnant sur le terrain d’entraînement. Elle resta un long moment incapable du moindre mouvement. Pour atteindre les écuries, elle devrait traverser le terrain et la carrière. Elle devrait passer devant Xena et faire comme si tout allait bien. Même si elle ne parlait pas, elle allait mentir par son attitude. Ça la rendait malade. Mais elle devait le faire. Il en allait de la vie de ces femmes. Qu’elles fussent rebelles ou non, elles ne méritaient pas de subir pareil traitement. Personne ne le méritait. Elle inspira profondément et ouvrit la porte.

Les hommes se battaient deux par deux au milieu du terrain. Gabrielle fut surprise de voir Basileus surveiller l’entraînement seul. Xena mettait un point d’honneur à assister à tous les entraînements de ses meilleurs soldats. Où pouvait-elle bien être ?

– Où vas-tu, esclave ? demanda soudain une voix derrière elle.

Elle se retourna et trouva deux gardes, la main sur l’épée. Elle mit un instant à réagir, trop longtemps sans doute pour les deux hommes qui se rapprochèrent dangereusement. Oui, elle n’était qu’une esclave. Une fois de plus, elle avait oublié ce détail de l’histoire. Elle n’avait rien à faire là. En tout cas rien sans une autorisation signée de Basileus ou de la Conquérante. Et bien sûr, elle n’avait rien de tout cela.

– Tu vas répondre ? s’énerva le soldat en s’approchant, menaçant de sortir l’épée de son fourreau tandis que le second prenait son fouet à pleine main.
– Je…
– J’ai envoyé Gabrielle prendre des nouvelles de mon cheval, dit une voix que la barde reconnut immédiatement.

Xena arrivait du fond du terrain, en tenue de combat, droite, distante et froide comme à son habitude. Elle s’arrêta près de Gabrielle et fit face aux deux gardes qui rangèrent leurs armes immédiatement.

– Mon seigneur… elle n’avait aucune autorisation, commença le premier. Nous avons pensé…
– Je le lui ai demandé ce matin. Laissez-la.
– Bien, mon seigneur.

Les deux hommes se retirèrent sans cacher leur étonnement. Xena se tourna vers Gabrielle et se contenta d’un regard des plus significatifs, un de ces regards comme elle savait si bien les faire, qui en disait long sur ce qu’elle pouvait ressentir à cet instant précis.
Ce que la barde voyait dans ces yeux, c’était tout ce que la guerrière ne pouvait lui avouer avec des mots. Tout ce qu’elle avait rejeté de son esprit dans le seul et unique but de protéger son cœur. Ce regard, Gabrielle réalisa soudain qu’elle l’avait déjà vu. Pas dans cette réalité. Non. Xena n’avait jamais osé s’ouvrir autant auparavant. Elle l’avait vu en rêve. Ce rêve si étrange qui l’avait tant perturbée.
En une autre occasion – ce matin par exemple – elle aurait tout fait pour lui parler, la toucher… Mais ce matin était passé. Gabrielle avait une nouvelle mission à accomplir, et elle le pouvait à présent grâce à la Conquérante elle-même. Et cela ne fit qu’accroître sa culpabilité. Elle allait trahir Xena, et ceci grâce à la guerrière elle-même qui venait de lui sauver la mise. Si elle n’était pas intervenue, Gabrielle aurait eu beaucoup de mal à s’en sortir. Elle ne risquait pas grand-chose. Au pire, elle aurait dû annuler la mission. Elle se surprit à penser qu’il aurait mieux valu.
Mais il était trop tard à présent. Elle regarda une dernière fois Xena qui parlait avec Basileus. En d’autres temps…

Elle atteignit rapidement les écuries et trouva Joxer en train d’essayer d’arracher une fourche du mur tout en évitant de décapiter le soldat qui y était cloué. Elle l’aida à libérer le jeune homme qui se laissa tomber par terre, blanc comme un linge et les jambes tremblantes. Elle s’assura que tout allait bien pour lui et éloigna Joxer pour lui parler.
Elle ne fit aucun secret et lui raconta tout depuis le début. Sa présence chez les rebelles, la mission de Draco, l’infiltration, les Amazones… Le visage du palefrenier se décomposa au fur et à mesure que Gabrielle racontait. Une fois le récit terminé, il fixa un instant la barde, fronçant les sourcils, croisant et décroisant les bras comme s’il cherchait une position confortable sans jamais parvenir à la trouver.

– Tu veux libérer ces Amazones ? finit-il par demander.
– Il le faut. Elles vont mourir.
– Mais elles vont trahir la Conquérante.
– Je m’occuperai de ça après. D’abord, je dois leur sauver la vie.

Joxer recommença sa recherche de position, mais cette fois, c’est le mur qu’il fixait. Gabrielle n’avait pas menti. Elle avait bien l’intention de s’occuper des Amazones après les avoir libérées. Chaque chose en son temps.

– Tu veux que je t’aide à les libérer ? reprit le palefrenier.
– Toi seul pourras me faire entrer dans les geôles. Je sais que ce que je te demande est risqué. Je comprendrais si tu refuses. Je…
– Tu as besoin de moi ! s’exclama soudain Joxer en bombant le torse.

Gabrielle ne sut quoi dire. Elle venait de lui proposer de risquer sa vie pour sauver des rebelles dont il ne cautionnait pas du tout le comportement… et il ne retenait que ça de la mission ? Ce type était incroyable !

– Oui, répondit-elle en forçant le ton. J’ai besoin de toi.

Il prit soudain un air sérieux et posa ses mains lourdement sur les épaules de la barde en plongeant son regard dans le sien.

– Tu pourras toujours compter sur moi, Gabby, dit-il gravement.
– Joxer, c’est une mission périlleuse. Si nous nous faisons prendre…
– Je suis un soldat dans l’âme, l’interrompit-il. Je n’ai peur de rien ni personne ! Allons sauver ces demoiselles en détresses !

Sans attendre Gabrielle, il prit la direction du palais, droit, fier, la main sur le pommeau rouillé de son épée. Soudain, il s’arrêta et fit demi-tour pour rejoindre la barde qui n’avait pas bougé.

– Où sont les geôles ? demanda-t-il, l’air un peu gêné.

Gabrielle ne put s’empêcher de sourire face au comportement parfaitement innocent du palefrenier. Mais elle se demandait quand même si elle avait bien fait. Joxer était certes un gentil garçon qui n’attirerait pas l’attention, mais il profiterait certainement de l’occasion pour faire valoir ses talents de guerrier. Il pourrait tout faire capoter, et risquer sa vie ainsi que celle des Amazones et de Gabrielle.
Elle ne pouvait pas faire autrement, de toute façon. Elle prit le bras du palefrenier et ensemble, ils prirent la direction des geôles.

 

17

Les geôles du palais de Corinthe étaient réputées dans le monde entier pour leur aspect effrayant, digne du Tartare. Quand on y entrait, on était sûr de n’en ressortir que mort ou fou. Basileus avait montré cet endroit à Gabrielle une seule fois, sans en expliquer la raison. La barde en avait eu des frissons pour le reste de la journée.
Les cris d’agonie des hommes et des femmes torturés traversaient les murs d’une épaisseur incroyable. Gabrielle avait eu le malheur de s’approcher de la grosse porte en fer. Elle avait entendu les hurlements, oui, mais également les pleurs désespérés des prisonniers qui n’avaient plus qu’à attendre la mort. C’était un endroit redoutable et redouté de tous les habitants du royaume.
Basileus lui avait expliqué qu’il n’y avait que très peu de lumière à l’intérieur, pour enlever tout espoir aux détenus de revoir celle du soleil un jour. Un homme sans espoir est plus facilement malléable, avait dit le commandant. Il parle rapidement ou il meurt.

Joxer s’était figé en entendant les cris étouffés par la pierre. Il avait avoué à Gabrielle avoir toujours tout fait pour ne pas entendre parler de cet endroit. Il lui donnait des sueurs froides.
Gabrielle lui donna une petite impulsion. Il déglutit et s’avança près du garde à l’entrée. C’était un homme d’un certain âge, au visage marqué par des années de guerre, et portant une jambe de bois. Aucun jeune soldat ne pouvait résister bien longtemps à ce poste. Ils devenaient tous fous à force d’entendre les appels à l’aide et les hurlements de douleur. Seul quelqu’un qui avait connu pire était capable de tenir le coup.
Et encore. Gabrielle le savait, ce garde venait d’être mis à ce poste quelques semaines auparavant. Le dernier, pourtant habitué aux horreurs de la guerre, avait fini par se donner la mort à l’entrée du palais. Celui-ci avait un regard vide, sans aucune expression, fixant un point invisible loin devant lui. En s’approchant, Gabrielle perçut un fredonnement. Il chantait, sans doute pour couvrir le bruit insupportable. Si personne ne venait le remplacer rapidement, il ne tiendrait plus bien longtemps.
Joxer prit une longue et profonde inspiration. Gabrielle lui avait expliqué en détail ce qu’il devrait dire et faire. Il avait tout bien écouté, précisant qu’il saurait se montrer digne de la confiance de la barde envers lui, mais rien ne venait garantir à la rebelle qu’il se comporterait comme prévu. Son désir de reconnaissance était si fort qu’il pourrait très bien sauter sur le premier garde venu, rien que pour montrer son habileté au combat. Cette mission était la plus importante qui lui avait été donné d’exécuter. Il se disait guerrier mais était loin d’en connaître toute la signification. Mentir, garder son sang-froid en toutes circonstances… tuer…
Joxer n’avait jamais tué que dans ses rêves. Il ne connaissait du meurtre que le côté héroïque. Gabrielle s’était toujours arrangée pour ne pas ôter la vie. Elle avait vu des hommes détruits par le souvenir de leur premier mort. Jusque là, elle avait toujours réussi à ne porter aucun coup mortel, même au cours d’un combat. Elle se disait qu’aujourd’hui, elle n’aurait peut-être pas le choix. Normalement, son plan n’impliquait aucune confrontation, mais elle s’attendait à tout de la part de Joxer, comme de la part des gardes.

D’un coup, le palefrenier prit violemment Gabrielle par le bras et l’entraîna de force vers le garde. Elle se débattit tant qu’elle pouvait mais c’était sans espoir. Il avait une sacrée poigne !
L’ancien soldat les regarda s’avancer vers lui sans rien montrer de particulier, sans même arrêter de fredonner.

– Cette femme doit passer une journée et une nuit ici, expliqua Joxer en essayant de masquer le tremblement dans sa voix. Ordre de la Conquérante.

Le garde dévisagea un instant le palefrenier, puis se tourna vers l’esclave et ouvrit de grands yeux étonnés, signe que la vie était encore quelque part en lui.

– Mais… c’est la barde ! s’exclama-t-il. Je croyais qu’elle était sous protection ! Basileus a dit…
– Elle a trop parlé, l’interrompit Joxer. La Conquérante a pensé que ça la calmerait un peu.

Le garde acquiesça comme si c’était une évidence. Gabrielle se retint de répondre. Elle parlait peut-être un peu trop, mais c’était toujours pour dire des choses utiles !
Soumise au silence, elle se contenta donc d’un regard meurtrier vers Joxer. Cela dit l’explication du palefrenier sembla assez convaincante aux yeux du garde qui ouvrit la grande porte de fer, laissant s’échapper des cris encore plus effrayants.
Le visage de l’homme retrouva son manque d’expression du début et il se mit à fredonner encore plus fort, tendu comme s’il venait de voir Zeus en personne.
Gabrielle ne put s’empêcher de grimacer. A force de côtoyer Xena et Basileus, elle avait compris que la paix du royaume nécessitait parfois des actes radicaux. Oui. Mais pas ça ! La torture de ces hommes et de ces femmes ne servait à rien. Clouer un homme sur une croix pour un simple vol ne servait à rien non plus.
Si Xena avait apparemment compris la deuxième situation, elle n’avait pour l’instant rien fait pour ses bourreaux. La révolte ne prendrait fin qu’avec l’arrêt des attaques des soldats. Et les soldats arrêteraient d’attaquer quand ils ne se sentiraient plus libres de leurs faits et gestes. Il fallait une solution radicale, non pour calmer le peuple, mais pour calmer les soldats. Seule Xena était capable de cela. Encore fallait-il qu’elle le comprenne.

Le garde indiqua à Joxer la direction d’une cellule disponible, tout au fond d’un long couloir si sombre qu’il était impossible d’en voir le bout. Il lui expliqua de frapper deux coups à la porte quand il voudrait sortir. C’était le signal. Il refusa d’entrer mais attrapa soudain le bras du palefrenier en jetant sur lui un regard empli d’effroi.

– Ne regarde jamais dans les cellules fermées ! murmura-t-il. Jamais.

Joxer déglutit difficilement, retenant comme il pouvait le tremblement de ses jambes. Il acquiesça et le garde accepta de le lâcher.

– Ton esprit n’y survivrait pas, ajouta-t-il en fermant la porte sur eux, les plongeant dans une pénombre enveloppée de hurlements à rendre fou un sourd.

Quelques torches étaient accrochées sur les murs, diffusant une lueur à peine suffisante pour voir le sol. Les portes de chaque cellule étaient en deux parties. La première était faite de barreaux simples permettant de voir à l’intérieur. Celles qui n’avaient que ces grilles étaient vides. La seconde porte était en fer, totalement fermée à part une petite ouverture à auteur des yeux. C’est de ces cellules-là que sortaient les hurlements. Du moins de la plupart. Gabrielle ne pouvait s’empêcher d’avoir la nausée en pensant à ce qui pouvait se passer derrière une de ces portes… quand il ne s’échappait aucun bruit. C’était un endroit de torture, purement et simplement. 
Elle prit le bras de Joxer pour se rassurer, mais le garçon tremblait encore plus qu’elle. A chaque nouveau pas, les cris se multipliaient. Il n’y avait personne dans le couloir si étroit qu’il laissait à peine la place au palefrenier et à la rebelle de se tenir côte à côte.

– Je… je te pro… protège, bégaya Joxer en posant une main moite et tremblante sur celle de Gabrielle.

Elle se contenta d’acquiescer, mais elle savait très bien que si quelque chose devait se passer, elle ne pourrait compter que sur elle-même. Elle y était habituée. 
Les cris n’avaient de cesse d’augmenter au fur et à mesure que les deux amis avançaient dans le couloir qui semblait ne pas avoir de fin. A chaque porte à barreaux, Gabrielle cherchait les Amazones. Et devant chaque porte totalement fermée, elle essayait de reconnaître les hurlements de femmes. C’était à devenir fou. Ça ne s’arrêtait jamais. Les cris, les appels à l’aide, les pleurs, l’agonie à l’état pur. Les rumeurs disaient vrai. Le Tartare n’était rien à côté de cet endroit.
Ils atteignirent enfin le bout du couloir. Pour la première fois depuis ce qui semblait avoir été une éternité, ils virent un être humain. Un garde se tenait devant une cellule, en face de celle destinée normalement à Gabrielle. La rebelle retint Joxer avant qu’ils ne soient visibles par le soldat et lui expliqua son plan.
Ils s’avancèrent jusqu’à la cellule vide. Le palefrenier jeta Gabrielle à l’intérieur et fit mine de refermer le loquet. Puis, il se tourna vers le garde et lui demanda les clés pour fermer. L’homme retira des boules de laine de ses oreilles et fit répéter à Joxer avant de remettre les boules et de s’approcher de la cage pour la fermer à clé. Dès qu’il fut assez près, Gabrielle lança la porte aussi fort qu’elle le put et assomma le garde. Rapidement, elle tira l’homme dans sa cellule, récupéra les clés à sa ceinture et l’enferma.
Elle jeta un coup d’œil rapide vers les Amazones enfermées dans l’autre cage avant de se tourner vers Joxer.

– Va-t-en ! ordonna-t-elle. C’est trop risqué.
– Pas question ! s’exclama le palefrenier. Je reste pour te protéger.
– Joxer, s’il te plaît, sors d’ici !

Le garçon croisa les bras en signe de révolte. Il avait pris son travail trop à cœur. Gabrielle aurait dû se méfier. Elle secoua la tête et, sans prévenir, lança son poing de toutes ses forces en plein milieu du visage du palefrenier qui d’effondra avant même de réaliser ce qui venait de lui arriver. Elle l’enferma dans la cellule avec le garde. S’il savait tenir sa langue, il aurait la vie sauve. Il comprendrait.
Elle se tourna vers les Amazones et ouvrit la cage. Les femmes se reculèrent, poings en avant, prêtes à se battre.

– Tout va bien ? demanda-t-elle en gardant ses distances.

Une des prisonnières s’approcha lentement, le regard suspicieux.

– Tu n’as pas l’air d’un de ces tortionnaires, dit-elle.
– Je suis l’espionne envoyée par votre reine, expliqua Gabrielle en essayant d’oublier les hurlements incessants. Que s’est-il passé ?
– Anthea est blessée, répondit l’Amazone en désignant une femme allongée dans le fond de la cellule. Ils l’ont interrogée aujourd’hui.
– Elle peut marcher ?
– Oui, répondit l’intéressée en se redressant, une grimace de douleur sur le visage.

Elle saignait en divers endroit. Ses blessures étaient sûrement plus graves qu’elle ne voulait le faire croire.

– Elle n’a rien dit, répliqua la première Amazone en voyant l’air accablé de Gabrielle.
– Nous verrons ça plus tard, répondit la rebelle. Pour l’instant, il faut sortir d’ici au plus vite.

Deux Amazones soutinrent la blessée et toutes suivirent Gabrielle jusqu’à la grande porte en fer qui indiquait la sortit. Elle frappa deux coups pour signifier au garde à l’extérieur de lui ouvrir. Elle fut éblouie un court instant par la lumière du soleil qui surgit sur elle. Elle n’eut pas le temps de réagir quand une main ferme agrippa son poignet et l’attira au dehors, et que quatre autres mains l’empêchèrent de se défendre. Une vingtaine de soldats se tenait à l’entrée des geôles, arme au poing. Ils s’emparèrent des Amazones. Un garde s’approcha de Gabrielle.

– Tu pensais pouvoir trahir la Conquérante aussi facilement ? demanda-t-il.

La rebelle se contenta de serrer les dents et de fixer l’homme droit dans les yeux. Elle n’avait pas peur. Elle s’était préparée à cette éventualité longtemps avant. Le garde sourit.

– Heureusement, ton amie nous a bien gentiment informés de ce que tu avais prévu, reprit-il en désignant deux soldats un peu en retrait.

Ils tenaient l’espionne qui était venue prévenir Gabrielle. Son corps n’était plus qu’une masse informe de chair et de sang. Elle semblait respirer encore mais ne tiendrait plus très longtemps. Ils s’étaient acharnés sur elle.
Mais Gabrielle était venue ici pour une raison précise. Et quand elle avait une idée en tête, rien ni personne ne pouvait l’arrêter. Il n’y avait plus qu’une seule chose à faire. Ces hommes étaient armés et pas elle ? Pas de problème. C’était plutôt un avantage. Ils se sentaient en position de force. Ils allaient être surpris.

Deux hommes tenaient ses bras pour l’empêcher de bouger. D’un seul coup et sans quitter des yeux le soldat qui lui parlait, elle lança son pied sur celui d’un des soldats derrière elle qui la lâcha sous la douleur. Elle profita de son bras libre pour donner un grand coup de poing sur le nez du second garde qui lâcha prise à son tour. En voyant ça, les Amazones réagirent et s’attaquèrent elles aussi à leurs assaillants.
Profitant de la stupeur générale des soldats, Gabrielle s’empara de l’épée de l’homme à qui elle avait sans doute fracturé le nez et tint en respect tous ceux qui essayaient de l’approcher. Le but n’était pas de vaincre, de toute façon, ils étaient bien trop nombreux. Il fallait uniquement gagner du temps pour que les Amazones puissent s’enfuir.
Ensemble, elles parvinrent à se frayer un chemin vers la liberté. Elles devaient atteindre la forêt. Sur leur terrain, elles ne risqueraient plus rien.

Les Amazones libérèrent l’espionne qui ne passerait certainement pas la nuit, et s’enfuirent sans se retourner. Gabrielle voulut les rejoindre mais elle fut rapidement encerclée par cinq gardes lourdement armés. Elle réalisa soudain. Ils n’étaient pas là pour les Amazones. Ils étaient là pour elle. Ils étaient bien trop nombreux et elle n’avait aucun renfort pour lui venir en aide. Elle jeta son épée à ses pieds. Les combat était fini.
Elle sentit une douleur violente à la base de sa nuque qui la fit tomber à genoux. Ses oreilles se mirent à siffler, et sa tête à tourner. Elle reçut un deuxième coup et perdit totalement connaissance. Fin de la mission.

 

18

Gabrielle était assise à même le sol, dans le fond de la cellule où elle avait trouvé les Amazones. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était là. Sa faim et sa soif lui indiquaient que cela faisait au moins deux jours. Elle s’était réveillée là, au milieu des cris de douleurs et de supplication. Elle ne savait pas non plus combien de temps elle avait pu passer évanouie, ou ce qu’il était advenu de Joxer. Tout ce qu’elle savait, c’est que les Amazones avaient pu s’enfuir. Mission accomplie.
A présent, elle n’avait plus qu’à espérer que personne ne croirait l’histoire de Joxer et qu’il serait libéré rapidement. Au pire, il aurait un blâme pour avoir oublié de fermer correctement la porte.

Quant à elle… elle n’avait plus qu’à attendre. Elle n’avait vu personne depuis son réveil, n’avait entendu que les hurlements qui semblaient ne jamais s’arrêter. Elle se doutait bien qu’elle n’allait pas tarder à recevoir de la visite. Non seulement elle avait permis l’évasion de rebelles, mais elle s’était infiltrée au plus près de la Conquérante. Elle avait trahi le royaume mais cela importait peu. Non. Elle avait trahi Xena. Et ça… elle ne pourrait jamais se le pardonner. La guerrière avait ouvert son cœur à sa façon et Gabrielle en avait profité. C’est du moins ce que penserait la régente. En libérant ces femmes, elle leur avait certes sauvé la vie, mais elle leur avait surtout permis de rejoindre leur reine avec sans doute de nouvelles informations pour détruire la Conquérante.
Elle parlerait au bourreau. Car elle était sûre de passer entre les mains de ces tortionnaires avant de finir dans une des cages à l’extérieur du palais. Elle ne donnerait aucun nom, bien sûr, même si c’est tout ce qu’il attendrait. Mais elle dirait ce qu’elle avait envoyé. Elle espérait simplement que Xena pourrait savoir ce qui allait servir contre elle.

Elle colla ses mains sur ses oreilles et enfonça sa tête entre ses jambes. Elle n’en pouvait plus de tous ces hurlements. Ils semblaient redoubler à intervalles réguliers. Elle ne pouvait s’empêcher de repenser aux villages détruits pas les soldats. Elle en avait visité un, une fois. Toutes les maisons avaient été brûlées. Des dizaines de personnes avaient péri dans les flammes ou sous les coups des soldats. Jamais Gabrielle n’avait vu pareil carnage auparavant. Elle avait cherché les survivants avec ses compagnons. Combien de corps calcinés elle avait pu retourner ? Combien de cris de douleurs elle avait entendu ? Le calvaire avait duré trois jours et trois nuits sans aucune interruption. Ils n’avaient retrouvé que cinq rescapés. Gabrielle avait été incapable de dormir pendant près d’une lune après ça, revoyant les morts, entendant les hurlements, chaque fois qu’elle fermait les yeux.
Tout ce qu’elle espérait aujourd’hui, c’était de ne jamais finir par supporter ces cris. Ce jour-là, elle pourrait être sûre de sa folie. Tant qu’elle avait envie de hurler elle aussi, c’était une preuve que sa raison ne l’avait pas encore abandonnée.

Un bruit métallique vint soudain couvrir les appels à l’aide. Le loquet de la porte se souleva et la silhouette d’un homme apparut. Elle se leva, prête à parer les premiers coups, masquant la douleur toujours présente à la base de sa nuque et qui menaçait de la faire s’évanouir de nouveau à chaque mouvement brusque. Mais le garde se contenta d’accrocher une torche sur un des murs et de l’allumer pour éclairer la cellule. La lumière n’était pas forte mais Gabrielle avait passé un temps certain dans le noir le plus total. Elle mit quelques instants à s’habituer.
Le garde sortit et laissa place à une silhouette plus grande et plus élancée. Xena ! Elle était venue ! Il y avait encore un espoir de pouvoir s’expliquer.

– Xena, il faut faire vite ! s’exclama-t-elle en s’approchant de la régente.
– Pourquoi tu as fait ça ? l’interrompit brusquement la Conquérante sans bouger de sa place.

Gabrielle sursauta face au ton distant de Xena. Non, pas ça ! Pas après tout ce qu’il s’est passé ! Une fois de plus, Xena avait laissé place à la Conquérante. La barde se reprit. Elle devait tout faire pour convaincre la régente de l’écouter.

– Je ne voulais plus de morts inutiles, expliqua-t-elle doucement. Je sais que je t’ai déçue. Je…
– Pourquoi tu as fait tout ça ? répéta la Conquérante sur le même ton.

Xena avait remis son armure et Gabrielle était incapable de discuter avec la Destructrice des Nations. Personne ne le pouvait. Il fallait la faire réagir. La rebelle prit le dessus sur la barde et Gabrielle se raidit, défiant ouvertement la Conquérante, comme elle avait si bien su le faire auparavant. Cela avait marché avant. Cela marcherait encore maintenant.

– Le peuple a besoin d’un chef pour le guider, dit-elle sèchement en plongeant son regard froid dans celui aussi dur de la régente, pas d’un tyran sanguinaire et avide de pouvoir.

La mâchoire de la guerrière se contracta un instant. Elle serra les poings. Curieusement, elle n’avait aucune arme sur elle. Si Gabrielle devait mourir, ce ne serait pas de ses mains.

– Qui t’envoie ? reprit la Conquérante.
– Je ne peux pas faire ça, soupira Gabrielle en baissant la tête.

Elle était prête à aller voir la reine des Amazones pour lui demander de tout arrêter. Elle était prête à jouer les intermédiaires avec les rebelles pour que chacun comprenne l’autre et travaille ensemble au bien-être de la nation toute entière. Elle était prête à tout faire pour garder Xena au pouvoir. Pas la Conquérante. Xena !
Mais elle ne pouvait pas faire de délation. Elle savait très bien ce que signifierait la révélation d’un nom pour la personne en question. La mort avec sans doute quelques jours passés en compagnie des bourreaux. Non, elle ne voulait pas de cela. Elle préférait mourir.

– Réponds ! hurla soudain la Conquérante en s’avançant vers Gabrielle qui réprima un sursaut et prit son air le plus assuré.
– Torturez-moi, Conquérante. C’est tout ce que vous savez faire !

Elle vit la Conquérante se retourner à la vitesse de l’éclair et n’eut pas le temps de réaliser ce qui s’était passé avant de se retrouver par terre, la joue en feu, un mince filet de sang coulant de sa narine. La gifle avait été rapide et précise. Elle n’avait pas vu le coup venir.
Elle se releva doucement sans quitter des yeux la guerrière qui semblait ne pas réaliser ce qu’elle venait de faire. Elle essuya le sang et reprit sa position initiale, droite et fière face à la Conquérante.
Elles se regardèrent un long moment sans parler, masquant l’une comme l’autre les sentiments qu’elles pouvaient éprouver. Gabrielle s’en voulait de ce qu’elle avait fait. Elle aurait voulu s’expliquer, mais il n’y avait rien à dire. Ce qui venait de se passer était la preuve de la réalité des faits : c’était bien la Conquérante qui se tenait devant la rebelle, et non Xena devant sa barde. Il n’y avait plus rien à espérer.
La Conquérante sembla entendre les pensées de Gabrielle. Elle lui tourna le dos.

– Félicitation, espionne, dit-elle soudain en sortant dans le couloir, sans lever les yeux. Ton plan de rapprochement a parfaitement fonctionné.
– Ça ne faisait pas partie du plan, murmura Gabrielle.

Elle vit les épaules de la régente s’affaisser.

– Ça n’a plus d’importance, répondit-elle en faisant signe au garde de fermer la porte.

Gabrielle attendit que le garde ait disparu pour se laisser tomber contre le mur du fond. Elle essuya encore un peu de sang qui continuait de couler. Elle n’avait pas eu si mal. Pas physiquement en tout cas. Elle avait connu bien pire. Et, d’une certaine façon, elle le méritait. En un sens, c’était une preuve qu’elle avait bien atteint le cœur de Xena, même après tout ce qu’elle avait pu faire.
Mais tout était fini à présent. Xena… sa vie… il n’y avait plus rien à faire. Si seulement les choses avaient été différentes. Un autre temps, un autre lieu… si Xena n’avait pas été la Conquérante… tout aurait été si simple !
Elle laissa sa tête retomber entre ses genoux repliés sous elle. Attendre. C’est tout ce qu’il restait à faire. Attendre et ne pas pleurer. Surtout, ne pas pleurer.

 

19

Gabrielle était incapable de dire combien de temps exactement il s’était écoulé depuis la visite de la Conquérante. Elle passait son temps à somnoler, sans plus être capable de distinguer la réalité du rêve. Seuls les cris lui permettaient de garder les pieds pas trop éloignés du sol. Elle oscillait sans arrêt entre conscience et demi-sommeil, incapable de rester éveillée bien longtemps. Sa joue chauffait toujours, son cou continuait de la lancer chaque fois qu’elle bougeait la tête, tous ces indices lui permettaient de dire qu’il ne s’était pas passé plus d’un jour depuis que Xena était venue à la recherche d’informations.
Elle entendit le bruit du loquet et aperçut la silhouette d’un garde derrière les barreaux de sa cellule. Elle fit un effort pour lever la tête et reprendre pied dans la réalité. Les cris étaient bien là, la silhouette aussi. Ce n’était pas un rêve. A en croire sa tenue, l’homme était un responsable des esclaves. Bonne nouvelle, ce n’était pas encore l’heure du bourreau. Gabrielle doutait cependant de se voir attribuer une relaxe. Ce type n’était pas là pour la ramener aux cuisines ou aux écuries.

– Alors comme ça, on n’est plus protégée par papa Basileus ? demanda-t-il en détachant lentement le fouet de sa ceinture.

Gabrielle reconnut immédiatement la voix du soldat qui l’avait agressée dans les cuisines au début de sa mission. Cassius. Basileus l’avait envoyé aux écuries avec Joxer, le ridiculisant devant ses collègues, mais également devant les autres esclaves qu’il devait prendre un malin plaisir à effrayer avant l’arrivée de la rebelle au palais. Il avait dû entendre parler de l’arrestation de Gabrielle et avait vu là l’occasion de se venger de son humiliation.
Elle se leva doucement pour éviter que sa tête se mette à tourner trop vite, et fit face au garde. Elle n’avait plus rien à perdre, et elle ne laisserait certainement pas ce type gagner aussi facilement. Elle serra les poings pour montrer qu’elle était prête à se battre. Le jeune homme empoigna fermement son arme et la laissa se dérouler.
Il fit un pas, laissant réapparaître le sourire sadique qui avait sauté aux yeux de Gabrielle, puis il leva la main au-dessus de sa tête. La rebelle ne bougea pas, attentive au moindre geste, prête à esquiver le coup pour attaquer juste après, quand elle vit le garde perdre soudain son air réjoui et s’écrouler à ses pieds, laissant place à Joxer, une torche à la main.

– Je t’avais dit que je te protégerai ! s’exclama le palefrenier en bombant le torse.

Le regard de Gabrielle se porta sur le garde évanoui puis sur son sauveur. D’un coup, elle se jeta dans ses bras.

– Sortons, dit-il. Il n’y a pas de temps à perdre.

Ils traversèrent le couloir en courant, et atteignirent la porte restée ouverte, le garde de l’entrée gisant au sol, une Amazone inconnue attendant avec un cheval pour Gabrielle. La nuit n’était pas tout à fait tombée. Quelques étoiles apparaissaient à l’Est. La rebelle prit le temps de respirer la liberté avant de se remettre dans la l’action. Elle avait arrêté d’y croire depuis longtemps. Avec l’aide de Joxer, elle monta à cheval.

– Viens avec nous, demanda-t-elle au palefrenier. Quand la Conquérante saura…
– Tout va bien, répliqua-t-il de son air le plus assuré. Joxer sait toujours ce qu’il faut faire.
– Allons-y ! ordonna l’Amazone en lançant son cheval au galop dans la forêt sans attendre Gabrielle.

La rebelle remercia son ami du regard et suivit le cheval dans la pénombre naissante.
Elles galopèrent un long moment, jusqu’à ce que la lune soit haute dans le ciel, puis l’Amazone arrêta son cheval au bord d’une rivière.

– Nous allons dormir ici cette nuit, dit-elle sèchement.

Gabrielle se contenta d’acquiescer. Cette femme ne ressemblait pas aux autres Amazones qu’elle avait pu rencontrer. C’était une grande femme aux cheveux bouclés et aux yeux sombres. Elle semblait plus déterminée que jamais, mais avait apparemment très sale caractère et n’avait visiblement pas très envie d’être là.
Gabrielle regarda derrière elle en direction de Corinthe. Elle ne reviendrait sans doute plus jamais par ici. L’Amazone la conduirait sûrement à la frontière romaine où au port d’Athènes où elle embarquerait pour un ailleurs dont elle ne connaissait rien mais qui lui assurerait une certaine liberté et surtout la protection de sa famille et de son village. C’est en tout cas ce que faisait les rebelles quand un des leurs se faisait démasquer.
Elle était prête à tout abandonner pour la survie de ses proches. Mais le fait de se dire qu’elle ne verrait plus jamais Xena provoquait en elle un vide impossible à expliquer. Depuis la première fois qu’elle l’avait vue, elle avait senti ce lien étrange qui semblait les rapprocher quoi qu’il arrive. Elle devait bien l’accepter. Elle avait développé pour la régente des sentiments qui allaient au-delà de la simple amitié ou de la compassion. Bien au-delà. Et, au fond d’elle-même, elle savait que Xena ressentait la même chose. Mais il était trop tard à présent. Impossible de faire machine arrière.
Elle rejoignit l’Amazone et l’aida à installer un campement sommaire pour la nuit.

– Merci de m’avoir libérée, dit-elle en étalant une fourrure sur un tas d’herbes.
– Ne me remercie pas, répondit l’Amazone. Je n’ai fait qu’obéir aux ordres. Si ça n’avait tenu qu’à moi, tu serais encore dans cette prison à l’heure qu’il est.

Gabrielle leva les sourcils. 

– Eh bien… raison de plus pour te remercier, répliqua-t-elle en souriant.

Elle ne reçut pour toute réponse qu’un regard excédé envoyé aux étoiles. Mais la barde était tenace. Cette femme n’avait pas l’air du genre à obéir à un ordre qu’elle ne cautionnait pas.

– Je m’appelle Gabrielle, dit-elle donc en tendant une main amicale.
– Je sais, répondit l’Amazone en installant sa couche.
– Et… toi ?

L’Amazone soupira.

– Ephiny, répondit-elle.

Effectivement, cette femme ne semblait vraiment pas beaucoup l’aimer.
Son ventre se fit entendre. Elle réalisa qu’elle n’avait rien mangé depuis au moins deux jours.

– Tu pourras manger quand nous aurons rejoint les autres à la base.
– La base ? s’étonna Gabrielle. Nous n’allons pas au village ?
– Au village ? Non ! Il faut te mettre à l’abri. Et je dois prévenir mes sœurs. Notre reine, Velasca, a trouvé de quoi combattre la Conquérante.
– Comment ?
– Un de tes messages, répondit brusquement Ephiny comme si cela lui était désagréable. Solan est le prénom du fils de la Conquérante. Ce sont les centaures qui s’occupent de lui.

Gabrielle se laissa tomber par terre. Ses jambes ne pouvaient plus la porter. Solan. Voilà pourquoi Xena avait réagi si violemment quand elle avait tué ce vendeur d’esclaves qui voulait attaquer les centaures. Elle ne protégeait pas un trésor, elle protégeait son fils. Si les ennemis de la Conquérante venaient à apprendre l’existence de cet enfant, ils se serviraient de lui sans aucun remord. C’était d’ailleurs ce que semblait avoir prévu la reine des Amazones dont Gabrielle venait de découvrir le nom.

– Velasca veut faire d’une pierre deux coups, continuait l’Amazone. Combattre les centaures, nos ennemis depuis des générations, pour récupérer leurs terres, et atteindre la Conquérante en tuant son fils.

A cause de la rebelle, Solan était en train de risquer sa vie et Xena n’était même pas au courant. Qu’est-ce qu’elle avait fait ? Non, elle ne pouvait pas laisser faire ça. Elle inspira longuement avant de se relever. Sa tête se mit à tourner, la faim et la douleur dans son cou l’épuisant un peu plus à chaque seconde. Mais elle ne pouvait pas rester là sans rien faire. La vie d’un enfant était en jeu.
Au Tartare les rebelles ! Au Tartare les Amazones ! Au Tartare la mission ! Elle devait trouver Xena et lui dire tout ce qu’elle savait. Draco, Velasca, les Amazones, les centaures, Solan…
Elle remit la selle sur son cheval et monta comme elle put. Elle n’était vraiment pas douée pour ça.

– Où vas-tu ? demanda Ephiny, paniquée par le comportement étrange de la rebelle.
– Je dois prévenir Xena.
– Xena ? Attends un peu…
– On ne peut pas laisser faire ça ! l’interrompit la barde.
– Tu ne…

Sans en écouter davantage, Gabrielle lança son cheval en direction de Corinthe. Elle devait faire vite. Les Amazones qu’elle avait libérées avaient sans doute déjà atteint le village. La reine allait bientôt lancer l’attaque sur les centaures et Xena n’aurait d’autre choix que de riposter. Elle tomberait dans le piège sans prendre le temps de réfléchir. Elle n’était qu’une mère, après tout.
Tout ce que la barde pouvait espérer à présent, c’était que Xena ne la tue pas avant qu’elle ait le temps de parler.

 

20

Gabrielle se recroquevilla derrière les buissons, juste devant la grande porte qui menait à la citadelle, celle-là même qu’elle avait empruntée plusieurs lunes auparavant dans le chariot d’esclaves de Draco. Elle avait laissé son cheval quelques mètres avant et avait longé le sentier qui menait à la vile sans pour autant quitter la protection nocturne de la forêt environnante. Elle n’avait croisé que quelques gardes, mais cela aurait suffit à la faire repérer si elle n’avait pas appris la discrétion.
Il n’était même pas envisageable de passer par cette porte-là. Elle était bien trop gardée pour espérer passer sans se faire repérer. La petite porte dérobée que Xena avait empruntée avec ses hommes à son retour du combat était également à bannir. Les gardes connaissaient cet endroit, et il donnait sur le terrain d’entraînement. Même si la nuit était tombée, Gabrielle savait que la Conquérante n’hésitait pas à faire s’entraîner ses hommes à n’importe quelle heure, surtout en temps de guerre. Il valait donc mieux éviter ce passage.

Il lui restait une solution.
Au début de sa mission, Basileus avait conduit Gabrielle dans les moindres recoins du palais, jusqu’à lui montrer certains passages secrets. Il y en avait un, justement, connu seulement du vieil homme et de la Conquérante, qui menait directement au couloir central du château. Elle se souvenait que le commandant lui avait indiqué la sortie quelque part dans la forêt, non loin du mur ouest. Elle n’avait qu’à suivre le chemin. Elle connaissait les indices. Pour une raison inconnue, Basileus avait été très précis.
Elle attendit que la sentinelle disparaisse avant de s’élancer… et d’être retenue par une main ferme posée sur sa bouche, l’empêchant de hurler. Elle se débattit dans le plus grand silence. 

– Arrête ! murmura la voix d’Ephiny dans son oreille. Tu vas nous faire repérer.

Gabrielle arrêta immédiatement de bouger, ce qui lui valut d’être libérer.

– Si tu ne m’avais pas retenue, nous n’aurions pas couru ce risque ! s’exclama-t-elle discrètement.
– Viens avec moi, reprit l’Amazone sans écouter ce que la rebelle avait à dire. Nous irons au campement directement puisque tu ne sembles pas fatiguée.
– Je dois prévenir Xena. Il s’agit de son fils !
– Tu n’as plus rien à faire ici. Tu dois…

Mais Gabrielle n’écoutait plus. Elle devait faire vite pour atteindre le mur ouest avant le prochain tour de garde. Elle retira son bras de la main d’Ephiny qui ne put rien faire pour la retenir, et se précipita dans les fourrés pour suivre le mur ouest. Elle s’arrêta à l’ombre d’un gros rocher qui lui permettait une discrétion totale. Elle regarda autour d’elle. Personne. Ephiny avait dû rebrousser chemin.
Elle laissa passer la nouvelle sentinelle sans bouger avant de chercher l’indice décrit par Basileus plusieurs lunes auparavant.
Elle trouva le symbole gravé dans un des arbres et chercha le mécanisme qui devait servir à ouvrir une trappe, quelque part près du rocher. Soudain, un bruissement de feuilles au-dessus d’elle l’obligea à lever les yeux, et elle vit atterrir devant elle l’Amazone décidément bornée qui lui avait sauvé la vie dans la journée.

– J’ai ordre de t’amener au campement, dit-elle en lui prenant le bras.
– J’ai d’autres priorités.
– Tu vas te faire tuer ! Si les gardes te trouvent…
– Je dois essayer.
– Arrête de te comporter comme une gamine !

Sur ces mots, Ephiny serra un peu plus le bras de Gabrielle et la tira vers la forêt. Sans rien dire, la rebelle se défit de l’emprise en poussant brusquement l’Amazone contre l’arbre au symbole. Un cliquetis se fit entendre, et une trappe s’ouvrit juste aux pieds de la guerrière. Les deux femmes se regardèrent un moment. Ephiny secoua la tête désespérément. Gabrielle se précipita dans l’ouverture, suivie de près par l’Amazone. La trappe se referma derrière elles.
Le couloir était sombre et silencieux. Chaque pas résonnait et se répercutait sur les murs froids et humides. Il n’y avait aucune possibilité d’allumer une torche. De toute façon, la moindre lueur aurait pu les faire repérer. Gabrielle avançait sans vraiment savoir où elle allait. Après tout, Basileus aurait pu lui tendre un piège. Il savait qui elle était. Il l’avait toujours su. Ce tunnel conduisait peut-être aux geôles d’où elle était sortie ce matin même. Mais elle avait envie de croire le vieil homme. S’il avait voulu la piéger, il aurait pu le faire dès le début.
Quelque chose passa rapidement entre les pieds de Gabrielle. Elle préféra éviter de chercher à savoir ce que c’était et garda pour elle son dégoût. Derrière elle, Ephiny réprima un cri.

– Je déteste les rats ! s’exclama-t-elle.

Gabrielle ne répondit pas et ferma les yeux en grimaçant. Oui, elle aurait préféré ne pas savoir.
Au bout d’un moment qui sembla une éternité, une légère lueur leur parvint du bout du couloir. Gabrielle s’approcha de la sortie et colla son oreille à la porte. Ephiny l’imita. Elles n’entendirent rien. D’un regard, elles se mirent d’accord pour ouvrir lentement la porte. Gabrielle jeta un œil. Basileus avait raison. Le tunnel arrivait bien au milieu du couloir principal. De sa cachette, Gabrielle pouvait même apercevoir la porte de la chambre de Xena.
Il n’y avait aucun garde, aucune sentinelle. Elle se souvenait pourtant avoir entendu le vieux commandant parler de la garde rapprochée de la Conquérante.

– Je comprends maintenant pourquoi Xena a le sommeil si léger, murmura-t-elle pour elle-même.
– Je préfère ne rien savoir, rétorqua Ephiny en levant les yeux au ciel et en s’élançant dans le couloir.

Elles s’arrêtèrent devant la porte de la chambre. Toujours aucun garde en vue. Gabrielle posa la main sur la poignée mais Ephiny la retint une nouvelle fois.

– Tu vas entrer comme ça ? Elle va te tuer avant même que tu ouvres la bouche ! chuchota-t-elle aussi bas que possible.
– C’est un risque que je dois prendre.

Mais elle savait qu’elle ne risquait rien. Xena maîtrisait parfaitement ses gestes, même en cas d’attaque soudaine. Elle savait également qu’elle ne la tuerait pas. Elle aurait pu le faire depuis bien longtemps. A la prison et même avant. Quelque chose l’en avait empêchée, la même chose qui poussait Gabrielle à revenir ici malgré le danger.
Et puis, il y avait autre chose. Un doute. Son évasion… elle avait été beaucoup trop facile. Joxer n’était pas assez malin pour agir tout seul sans se faire prendre. Quelqu’un était derrière tout cela. Basileus peut-être… mais elle avait envie de croire que c’était un plan de Xena.

Sans plus réfléchir, elle attrapa la poignée et ouvrit la porte. Avant d’avoir le temps de réagir, elle sentit une main puissante attraper son cou et fut violemment plaquée contre le mur, une dague bien aiguisée contre sa gorge.
Ephiny ferma brusquement la porte. La Conquérante fronça les sourcils en voyant l’Amazone, se tourna vers celle qu’elle retenait, ouvrit de grands yeux et laissa tomber son arme à terre.

– Xena, je…

Gabrielle n’eut pas le temps d’en dire plus. Avant qu’elle puisse réaliser ce qui se passait, Xena l’embrassait avec passion, et elle lui rendait son baiser.
Comme elle avait pu espérer ce moment ! Plus rien ne comptait qu’elles, ensemble. Et ce baiser.
Une quinte de toux à côté d’elles les fit sursauter. Xena laissa ses mains glisser jusqu’à la taille de Gabrielle qui mit un certain temps à réaliser ce qui venait réellement de ce passer. Elle était toujours en vie… et plutôt deux fois qu’une ! Xena ne la quittait pas des yeux, et elle-même semblait incapable de détacher son propre regard de celui de la guerrière. Le monde avait cessé de tourner. Même les dieux n’auraient pas pu les séparer.

– Tu n’aurais jamais dû revenir, dit soudain Xena. Je ne peux pas te protéger ici.
– Ici ? s’étonna Gabrielle.
– J’ai essayé de la retenir, intervint Ephiny, mais elle n’en fait qu’à sa tête !
– Ça je sais, répliqua la régente, souriante, sans lâcher Gabrielle du regard.

Mais la rebelle venait de retrouver terre et de réaliser qu’une Amazone se trouvait dans la chambre de la Conquérante sans que l’une ou l’autre ne sorte les armes.

– Vous vous connaissez ? demanda-t-elle.

Xena leva un sourcil et se détourna pour la première fois de la barde pour se diriger vers Ephiny.

– Elle n’est pas au courant ? s’étonna-t-elle.
– Comment veux-tu ? répondit l’Amazone. Quand elle a appris pour Solan, elle…
– Tu devais la protéger !
– Me protéger ? demanda Gabrielle.
– J’ai fait ce que j’ai pu ! s’exclama Ephiny. Cette fille est bornée et inconsciente. Comment tu fais pour la supporter ?
– Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer ? tenta encore Gabrielle sans rien comprendre à ce qui se passait.
– Tu es une Amazone, Ephiny ! Tu aurais pu quand même…
– Et toi tu es la Conquérante et tu n’as pas franchement fait mieux !

A bout de nerfs, Gabrielle prit le visage de Xena dans ses mains pour la forcer à la regarder. La régente se tut et observa un moment le regard de sa barde. Une explication s’imposait.

– J’ai envoyé Ephiny pour te protéger, dit-elle simplement.

La rebelle regarda tour à tour les deux guerrières.

– Xena, ce sont les Amazones qui m’ont envoyée…
– Seulement une partie, l’interrompit Ephiny. Velasca a conduit la tribu à se diviser. Nous sommes nombreuses à ne pas suivre le même chemin. Elle veut la pierre d’Ixion.
– La pierre d’Ixion ? s’étonna Gabrielle.
– Un objet renfermant la puissance maléfique des centaures.
– Beaucoup d’entre nous voient d’un mauvais œil l’ambition de Velasca. Elle n’a pas l’étoffe d’une déesse.
– Ephiny m’a prévenue du plan de sa reine, reprit Xena. Elle savait qu’en attaquant les centaures, je répliquerais immédiatement. Il lui fallait quelque chose pour m’occuper. Quelque chose d’important.
– Solan… murmura Gabrielle.
– J’ai donc fait passer l’information que je cherchais un barde. Je savais que beaucoup sauteraient sur l’occasion pour envoyer un espion. Draco est tout sauf discret, continua Xena. J’ai tout de suite compris que c’était toi.
– Tu aurais pu me tuer, répliqua Gabrielle.
– J’avais besoin de toi… pour mon plan, répondit Xena en baissant la voix. Tu devais envoyer les informations à Velasca pour la conduire exactement où je voulais qu’elle aille.
– Tout n’était qu’un plan ?
– Oui.
– Un plan magnifiquement mené ! s’exclama Ephiny. Tu aurais vu…
– Vraiment tout ? répéta Gabrielle en regardant Xena dans les yeux.

La régente soupira. Elle s’éloigna et ordonna à Ephiny d’aller prévenir Kaleipus de se tenir prêt. Ses espions prévoyaient une attaque imminente. L’Amazone hocha la tête et disparut.
Gabrielle n’osa pas bougé. Elle savait que la Conquérante avait souvent utilisé ses charmes pour berner ses ennemis. Elle aurait dû se douter qu’elle ferait de même avec une simple espionne. C’était avant. Les vrais sentiments n’avaient pas encore fait surface. Il n’y avait que la stratégie.

– Ça ne faisait pas partie du plan, dit soudain la guerrière en levant des yeux timides vers elle.

Gabrielle fronça les sourcils, surprise. Xena soupira.

– Nous devions simplement te donner les informations nécessaires pour conduire Velasca dans notre piège.
– Nous ?
– Basileus et moi… Il devait répondre à tes questions et te surveiller. Mais tu l’as complètement envoûté. Rapidement, ses rapports sont devenus des éloges. Je me suis d’abord dit que tu était particulièrement douée dans la manipulation. Basileus ne fait pas confiance aussi facilement d’habitude. Alors j’ai commencé à t’observer à sa place. Tu m’intriguais. Tu étais censée m’espionner… et tu passais ton temps avec les enfants. Et quand je suis venue te parler, tu n’as pas mâché tes mots ! Tu n’étais vraiment pas comme les autres espions.
– Si je n’avais pas fait partie du plan, tu m’aurais tuée…

Xena s’appuya contre une des colonnes qui encadrait le balcon.

– Sans doute, dit-elle froidement. Tu n’aurais été qu’une esclave.
– Pourquoi ne pas m’avoir tuée après que j’aie envoyé le nom de Solan alors ? continua Gabrielle.
– Tu aurais dû mourir sur le champ de bataille, contre César. Tu n’aurais pas dû rester au campement. Si les Romains ne t’avaient pas tuée, je m’en serais chargé.

Gabrielle s’éloigna enfin du mur et s’approcha doucement de la régente.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle.
– Je n’ai pas pu. Quand nous étions ensemble… j’aimais parler avec toi, même si tu passais ton temps à critiquer tout ce que j’avais pu faire dans ma vie. Tu disais ce que tu pensais réellement. Avant de partir, quand nous avons… parlé… dans le jardin… pour la première fois j’ai regretté d’être la Conquérante. Je voulais voir ce qui pourrait se passer. Ce n’était pas très professionnel de ma part mais…

Gabrielle ne la laissa pas finir. Elle prit la main de la régente et embrassa tendrement ses lèvres. Xena rendit d’abord le baiser mais finit par se dégager doucement.

– Quand tu as prononcé mon nom… après mon retour du front, je croyais que tout avait changé, reprit-elle en fixant Gabrielle dans les yeux. J’ai vu tes cicatrices, cette nuit-là. Je me suis jurée que plus jamais une telle chose ne t’arriverait.
– Elles ne sont pas…
– Mais tu as envoyé le message le lendemain à Velasca, l’interrompit sèchement Xena.
– J’étais en colère, murmura Gabrielle.
– J’ai compris. Ce jour-là… j’ai compris ton geste. Il m’a blessée mais c’était ma faute.
– Xena, les Amazones…

La guerrière soupira. Gabrielle avait touché le point sensible. La barde savait que cela devait arriver. Elle avait besoin d’en parler, besoin de dire ce qui s’était réellement passé. Pourquoi elle avait fait ça. Pourquoi elle l’avait trahie.

– Je croyais que ce que nous avions vécu aurait compté pour toi, dit soudain Xena.
– Ça compte ! s’exclama Gabrielle. Mais je ne pouvais pas laisser mourir ses femmes. Pas en connaissance de cause.
– Quand je suis venue te voir dans la cellule, tu aurais pu me donner le nom de ta source. J’attendais juste une preuve que ce n’était pas ton plan non plus…
– Tu l’aurais fait tuer. Je ne pouvais pas le permettre. Si tu savais comme cela a été dur pour moi de te trahir !

Xena sembla réfléchir un instant avant de reprendre la main de la rebelle.

– Nous avions toutes les deux des vies entre nos mains, dit-elle. Mais mes sentiments… non ça ne faisait pas partie du plan.
– Les miens non plus.

Gabrielle plongea son regard dans le bleu infini des yeux de Xena. Elle prit le visage de sa compagne et déposa doucement un baiser sur ses lèvres. Elles s’étaient enfin trouvées. Il n’y avait plus rien à dire.

 

21

Les liens étaient trop serrés autour de ses jambes et de ses poignets. Elle savait ce qui l’attendait. Elle le savait depuis que Brutus était venu les chercher, elle et tous les autres. Elle savait aussi que Xena tenterait de la sauver malgré la prophétie.
César avait gagné. Gabrielle s’était battue jusqu’au bout, reniant son refus de violence. Mais elle n’aurait pas pu laisser tomber Xena. Elle devait agir pour sauver sa compagne, elle avait agi…

Elle tourna la tête sur sa gauche. Xena la regardait. Elle n’avait pas peur. Elle connaissait la mort. Et curieusement, Gabrielle non plus n’avait pas peur. Ça allait faire mal. Très mal, même. Une crucifixion n’est jamais un plaisir pour le crucifié. Mais elles étaient ensemble et c’est tout ce qui comptait. Malgré le froid glacial, la neige qui recouvrait leurs membres, les Romains qui étaient en train de mettre en place les bouts de bois destinés à empêcher la peau de s’arracher sous le poids du corps. Elle étaient réunies et rien ni personne, pas même Hadès, ne pourrait à présent les séparer. Leur amour était bien plus fort que les Parques elles-mêmes. Elles mourraient ensemble. C’était leur destin.

– Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée, dit Xena en souriant.
– Je t’aime, Xena.

Elle entendit le bruit du marteau qui frappe le clou et une douleur innommable parcourut son corps entier. Elle hurla…

***

Gabrielle hurla en se redressant sur le lit. Deux mains agrippèrent rapidement ses épaules et l’obligèrent à ouvrir les yeux. Elle vit le regard inquiet de Xena et se détendit. Ce n’était qu’un cauchemar. Un maudit cauchemar.
Par réflexe, elle regarde ses mains. Aucun trou, aucune blessure, pas même une goutte de sang. Un cauchemar.
Xena posa une main chaude sur la joue de sa barde.

– Ça va, dit Gabrielle en souriant.
– Tu avais l’air si paisible !
– Un beau rêve avec une mauvaise fin. Morphée aime bien s’amuser avec moi de temps en temps.
– Tu es sûre ?
– Certaine.

Xena l’observa un moment, s’assurant que tout allait bien, sourit et retourna s’installer à une grande table où elle avait déployé une immense carte de la région.
Gabrielle rejeta la couverture et attrapa le premier vêtement à sa portée. C’était la tunique de Xena. Dieux que cette femme était grande !
Elle s’approcha de la carte lentement, attendant le moment où Xena parlerait de confidentialité et lui demanderait de regagner sa chambre, mais la régente n’en fit rien. Au lieu de cela, elle passa un bras autour de la taille de la rebelle pour la rapprocher encore plus d’elle.

La carte délimitait le territoire des Centaures et des Amazones. Xena montra les grottes d’Ixion où tous les enfants du village avaient été mis en sûreté. Le combat contre les Amazones de Velasca se déroulerait quelques kilomètres en amont, à la frontière entre les deux territoires ennemis.
Le plan était simple mais Xena ne voulait pas en parler pour le moment. Ce n’était en aucun cas une question de confiance mais elle avait pour habitude de ne pas divulguer ses plans avant le grand jour.

Soudain, des cris retentirent depuis le balcon. Dans le grand parc derrière le palais, les enfants jouaient avec un ballon. Du moins devaient-ils le faire jusqu’à ce que l’arbitre prenne apparemment une décision peu appréciée de chacun. Gabrielle ne put s’empêcher de sourire en voyant Joxer se faire insulter par une dizaine de gamins en colère. A côté d’elle, Xena soupira et s’éloigna de la fenêtre pour passer une tenue plus décente que sa robe de chambre.
Gabrielle observa un instant sa compagne. Quelque chose la tracassait et la barde croyait savoir quoi.

– Xena, commença-t-elle doucement. Pourquoi…
– Il t’a fait rire, répondit immédiatement la régente.

Pour la première fois de sa vie, la barde resta sans voix. Xena remarqua l’événement et ne put s’empêcher de sourire avant de reprendre un air plus sérieux et de porter son attention sur le laçage de ses bottes.

– Quand je t’ai vue revenir avec lui de votre promenade… tu avais l’air si bien ! J’ai réalisé que je n’avais jamais réussi qu’à te faire peur. J’ai été… jalouse…
– De Joxer ? s’étonna Gabrielle en levant un sourcil.
– De ce qu’il t’apportait.
– Alors pourquoi m’avoir envoyée travailler aux écuries ?
– Je connais Joxer…
– Tu savais qu’il deviendrait rapidement insupportable ! s’exclama Gabrielle en riant.
– J’ai eu raison, non ?

Gabrielle embrassa tendrement Xena et se détendit dans ses bras. Elles restèrent ainsi un long moment, profitant l’une de l’autre, quand les cris redoublèrent à l’extérieur.

– Allons sauver ce pauvre bougre, reprit la régente en faisant un clin d’œil à sa barde. Il ne survivra pas longtemps, ces enfants peuvent être féroces quand ils veulent.

Joxer était sur le point de se faire terrasser quand Xena intervint. Elle tint les enfants en respect pendant que Gabrielle aidait le palefrenier à se relever.

– Il a piqué notre ballon ! s’écria Thaddeus en désignant l’homme qui tenait toujours l’objet du délit dans ses mains.
– Vous n’avez pas respecté les règles du jeu ! répondit Joxer sur le même ton.
– Il n’y a pas de règle ! s’exclamèrent les enfants comme si ce n’était pas la première fois.

Soudain, ils réalisèrent qui se tenait à côté du méchant homme et hurlèrent de nouveau, mais de joie. Xena fut incapable de les retenir. Elle qui avait arrêté des armées entières à la seule prononciation de son nom, venait de se laisser déborder par une horde de gamins déchaînés.
En voyant arriver les fauves, Joxer lâcha le ballon et s’enfuit en incitant Gabrielle à faire de même. Mais l’ancienne espionne n’avait que faire des avertissements de son ami. Elle serra chaque enfant dans ses bras avec tendresse. Comme ils avaient pu lui manquer !

Bien sûr, ils demandèrent une histoire, celle de son absence. Et elle raconta. Enfin… en partie. Elle omit certains détails trop effrayants ou trop compliqués. Ils s’assirent dans l’herbe, au milieu du parc. Ça ne valait pas le petit jardin tranquille, mais cela ferait l’affaire pour des retrouvailles.
Au milieu de l’histoire, Xena quitta Gabrielle pour rejoindre Basileus. Ils parlèrent un instant avant que le commandant ne regarde dans la direction de la barde avec surprise. La rebelle laissa les enfants un instant pour aller serrer le vieil homme dans ses bras. Elle savait qu’elle lui devait beaucoup.

– Merci pour le passage secret, murmura-t-elle à son oreille.
– Je pensais qu’il te servirait plutôt à sortir, et non à entrer, répondit-il en souriant. Je ne croyais pas que tu reviendrais si vite après ton évasion. Dire que Xena avait tout prévu !

Gabrielle n’eut pas le temps de répondre. Elle fut rappelée à l’ordre par des enfants impatients de savoir comment elle avait pu sortir de la prison. Elle savait que Xena avait envoyé Basileus s’occuper du garde à l’entrée. Le plan de Joxer avait filtré dans tout le palais.
Elle s’excusa auprès du commandant et de la Conquérante et retrouva les enfants pour terminer son histoire. Basileus discuta encore avec Xena de choses apparemment sérieuses. Le plan devait se mettre en place. La guerre n’était plus très loin à présent.

 

22

Les centaures inspiraient le respect à quiconque croisait leur regard. Leur stature, leur prestance, leur confiance, tout n’était que noblesse dans ces étranges créatures. Gabrielle n’en avait jamais vus auparavant et ne pouvait s’empêcher d’être intimidée face à la carrure de ces hommes. Tous savaient manier différentes armes mais ne s’en servaient qu’en cas de nécessité.
Xena discutait avec un grand centaure borgne aux cheveux longs et à l’allure digne, le fameux Kaleipus. A sa façon de se tenir, la méfiance de l’homme vis-à-vis de la Conquérante était palpable. L’histoire qui liait les centaures et la Destructrice des Nation n’était pas simple. La plupart des gens connaissait les grandes lignes. Xena avait combattu Kaleipus à Corinthe plusieurs hivers auparavant et avait perdu, à cause de la trahison de son compagnon, Borias. C’est du moins ce qui se racontait dans les tavernes. Gabrielle avait depuis compris que la défaite de Xena tenait non pas d’une mauvaise stratégie militaire mais bien dans le fait qu’elle avait confié son enfant à ses ennemis.

Mais, quelques saisons plus tard, Xena était revenue, plus puissante et plus déterminée que jamais. Elle avait pris Corinthe avant même que les centaures n’aient le temps d’intervenir, si bien que les habitants du pays avaient fini par soupçonner ces derniers de l’avoir aidée dans sa conquête. A cause de ces rumeurs, la plupart des centaures avaient été bannis des régions où ils avaient vécu en paix pendant des lunes. Même Athènes, réputée pour sa tolérance envers eux, avait fini par leur fermer la porte. Peu à peu, tous les centaures s’étaient retrouvé au village de Kaleipus, seul territoire encore protégé par la Conquérante. Le village était devenu de plus en plus grand, les centaures de plus en plus puissants. Mais jamais ils n’avaient cherché à attaquer la Conquérante ni même les Amazones, leurs ennemies ancestrales. Ils avaient fait leur vie en paix. Rien que pour ce fait, Gabrielle les admirait.

Personne ne savait pourquoi Xena avait interdit à quiconque de s’en prendre à ses ennemis les plus féroces et les plus potentiellement dangereux. Personne à part Gabrielle et les centaures eux-mêmes. Et à présent Velasca. Gabrielle avait beau se dire que tout faisait parti du plan, elle ne pouvait s’empêcher de regretter son geste. Elle avait donné des noms sans savoir ce que cela pouvait signifier. Si tout n’avait pas été prévu d’avance, elle aurait conduit un enfant à la mort juste pour empêcher un tyran d’agir. Tyran qui, à bien y réfléchir, ne faisait qu’intervenir pour son peuple en se laissant parfois déborder par ses propres hommes.
Gabrielle buta dans un ballon resté au milieu du village. Tous les enfants avaient été mis à l’abri dans les grottes d’Ixion, à quelques kilomètres de là. Quelques centaures et Amazones avaient été chargés de leur sauvegarde. Solan était parmi eux. Gabrielle aurait aimé le rencontrer, savoir qui était le fils de la grande Conquérante, mais il y avait d’autres priorités pour le moment. Ils auraient tout le temps de faire connaissance plus tard, quand tout serait revenu à la normale.
Elle rejoignit Xena et Kaleipus. Le centaure la salua d’un signe de tête.

– Les Amazones arrivent, expliqua-t-il en se tournant de nouveau vers Xena. Tes hommes sont prêts ?
– Comme toujours, répondit simplement la Conquérante.
– Toi et ton groupe, allez sur la colline Nord. C’est la mieux placée pour le reste de ton plan, continua le chef du village. Nous serons de l’autre côté et nous interviendrons comme prévu pour accueillir Velasca.

Xena se contenta d’un signe de tête et le centaure rejoignit ses hommes pour prendre la direction du futur combat.

– Le reste de ton plan ? s’étonna Gabrielle. Accueillir Velasca ? Tu ne veux pas t’occuper d’elle ?
– Velasca n’est qu’une infime partie du plan, répondit la Conquérante en réunissant ses hommes d’un signe de main.
– Que veux-tu dire ?

Mais Xena ne répondit pas. Les soldats étaient à présent autour d’elle. Elle n’était plus Xena, mais bien la Conquérante.
Elle motiva ses hommes comme elle savait si bien le faire. Quelques phrases courtes, une confiance à toute épreuve. Ils allaient gagner. Non pas parce que les dieux l’avaient décidé, mais parce que leur devoir était de vaincre. Ils étaient forts, puissants, courageux, les meilleurs du pays… du monde ! Ils avaient vaincu l’armée de Ming Tien, vaincu l’armée de Pompée. Ils vaincraient une nouvelle fois. Rien ne pouvait les arrêter. Ni les Parques, ni Hadès, ni même Zeus. Ils allaient gagner parce que c’était leur devoir. L’avenir du pays était à la pointe de leur épée.
A peine eut-elle fini son discours que les hommes se mirent à hurler en courant vers la colline. Ils se battraient jusqu’à la mort sans penser au destin que les Parques leur réservaient, mais seulement à la mission qui leur avait été confiée. C’était ainsi que la Conquérante avait créé la plus puissante des armées. Presque… non… totalement indestructible.

Gabrielle observa un moment la régente marcher lentement vers le point de ralliement. Velasca n’était qu’une partie du plan. Comme elle-même l’avait été en tant qu’espionne. Mais si le plan ne visait pas la perte de la reine Amazone, qui visait-il réellement ?
Elle s’approcha de Xena et regarda la vue que lui offrait la hauteur de la colline Nord qui dominait toute la vallée. Au loin, derrière la forêt, le village Amazone était à peine visible. Les espionnes avaient prévenu Xena. Les guerrières étaient en marche. Gabrielle le savait mais elle avait beau se concentrer sur quelques endroits de la forêt, rien ne laissait même entrevoir l’idée d’une activité quelconque. Pourtant, c’était toute une armée qui s’avançait vers eux.
Velasca, bien qu’à l’origine d’une certaine division de ses sœurs, avait malgré tout réussi à rallier la plupart des autres tribus de la région à sa cause. Une espionne avait même parlé de quelques Amazones du Nord, réputées pour leur sauvagerie, leur chamanisme et leur haine envers la Princesse Guerrière. Tout ce qu’on savait, c’est que Xena était à l’origine de l’éradication d’une tribu entière des Steppes, quelques hivers auparavant. Un jour, peut-être, la guerrière se confierait à Gabrielle. Peut-être.
Un mouvement au bas de la colline sortit la rebelle de ses pensées. Elles arrivaient. Gabrielle ne put s’empêcher de frémir.

– Rejoins les enfants dans les grottes, lui dit soudain Xena sans quitter les Amazones des yeux.
– Je reste.
– Gabrielle… commença la guerrière en se tournant enfin vers sa compagne.
– Je reste, répéta la barde en prenant son air le plus déterminé et en serrant un long bâton entre ses mains.

Oui, elle allait rester. Elle savait se battre. Elle n’avait pas l’intention de tuer, mais elle pourrait neutraliser bien plus qu’une guerrière avec son arme improvisée. Elle avait appris à se battre au bâton très tôt et le maniait comme personne. Alors non, elle ne laisserait pas son âme sœur livrée à elle-même, fusse-t-elle la plus grande combattante du monde.
Xena sourit. Un centaure approcha au galop.

– Conquérante, Kaleipus m’envoie vous prévenir que le plan fonctionne à merveille, dit-il simplement.
– Parfait, répondit Xena en regardant en direction du sud, une étrange lueur de satisfaction dans les yeux.

Gabrielle eut un nouveau frisson. Elle avait déjà vu ce regard, autrefois. Quand la Conquérante avait fait crucifier Brutus à la frontière avec l’empire de Rome. Le seul être au monde capable de faire naître cette lueur de haine, c’était César.

– Que se passe-t-il ? murmura-t-elle en regardant le centaure regagner son poste.
– Tout est parfait, dit la régente en souriant.
– Xena, insista la barde en posant une main timide sur le bras de la guerrière.

Xena sembla se rendre compte de l’inquiétude de sa barde et prit une posture moins droite, plus accessible. Son regard se fit moins dur. Elle était à l’écoute.

– César arrive, expliqua-t-elle.
– Mais comment ?
– Je l’ai décidé.
– Pardon ?
– Je savais que Velasca voulait m’avoir. Je savais aussi que César s’en sortirait à la bataille du Nord. J’ai choisi d’agir et de ne pas me laisser faire. Tout était prévu. La mort de Pompée et celle de Brutus faisaient partie du plan, Gabrielle. Je devais conduire César à une rage folle pour qu’il devienne capable de tout. Je savais qu’il était au courant pour l’espionne. Tout se sait parmi mes ennemis, et César est le premier à chercher mes faiblesses.
– Tu l’a atteint dans son amour propre, comprit Gabrielle.
– Exactement ! J’ai affiché sa défaite devant tout l’empire de Rome. Je savais qu’il réagirait et je l’ai conduit exactement où je voulais qu’il aille.
– Une alliance avec Velasca ?
– Oui.
– Mais il est trop puissant ! Tu n’as pas assez d’hommes ! Tu…
– Tout est prévu, répondit simplement Xena en souriant.

Un nuage de poussière se dessina vers le sud. Le sourire de la guerrière s’élargit. Au pied de la colline, les Amazones apparurent en hurlant. D’un geste, Xena lança son armée et le combat commença.

– Si César nous attaque… continua Gabrielle en regardant hommes et femmes s’entre-tuer.
– Fais-moi confiance, l’interrompit Xena. Il fera exactement ce qu’il faut. César se fiche des centaures ou des Amazones. Il se fiche de mon armée. Il se fiche même éperdument de la Grèce. Ça fait bien longtemps qu’il n’y a plus qu’une chose qui l’intéresse : me vaincre. Il est prêt à tout et son désir de vengeance n’a fait que croître à chaque défaite que je lui ai infligée. Aujourd’hui, il n’est plus capable de réfléchir sans penser à moi. Et c’est exactement ce que je souhaite.
– Il va tout faire pour te tuer.
– Oui. Et je vais tout faire pour le tuer avant.
– Tu veux l’affronter directement ? s’exclama Gabrielle.
– Si j’arrive à vaincre définitivement César aujourd’hui, continua Xena, Rome sera à moi. Le monde sera à moi.

Gabrielle fronça les sourcils. Quand César était là, il n’y avait plus de Xena. Seule la Conquérante existait. Et cette partie-là de la régente n’était pas du tout du goût de la barde.
Xena prit les épaules de Gabrielle et l’obligea à la regarder dans les yeux.

– Si je tue César, plus rien ne s’opposera à ma conquête de Rome, dit-elle gravement. Et une fois que je serai à la tête de l’empire, plus rien ne pourra venir menacer mon peuple. Tu comprends ?

Gabrielle acquiesça et prit la main de la guerrière.

– Allons-y, reprit la régente. Si tu me perds de vue où s’il m’arrive quoi que ce soit, va immédiatement te mettre à l’abri. Ne joue pas les braves.

La rebelle ne répondit rien mais elle n’obéirait jamais à un ordre pareil et Xena le savait parfaitement. Elles s’élancèrent ensemble dans le brouhaha insupportable du combat et furent rapidement séparées, mais Gabrielle s’arrangea toujours pour avoir un œil sur Xena et savoir à quel moment précis la fin du plan se mettrait en place.

Gabrielle frappait sans trop savoir qui ou quoi. Elle n’avait pas le temps de réfléchir. Les armes venaient sur elle de toutes parts mais elle savait exactement comment parer chaque coup. Elle s’était souvent battu contre les soldats de la Conquérante et, finalement, cela avait été un parfait entraînement. Les Amazones se battaient avec force et courage et Gabrielle ne pouvait qu’admirer leur bravoure face au nombre croissant de centaures qui arrivait sur elles. Un peu plus loin, encore à l’orée de la forêt, une grande femme brune à l’allure sévère hurlait ses ordres. Velasca. Ça ne pouvait être qu’elle.
Gabrielle évita une épée, assomma une femme et chercha Xena dans la foule. La guerrière, elle aussi, avait repéré Velasca et ce sourire si particulier lié au plaisir d’un combat intéressant était apparu sur son visage. Elle jeta à terre une dizaine d’Amazones qui avaient osé se mettre sur son passage et se précipita sur la reine en lançant son cri de guerre.
Gabrielle se replongea dans le combat. Elle para un coup de bâton, retira une épée des mains de son adversaire, empêcha un jeune centaure de se faire décapiter… quand soudain une douleur lancinante traversa sa poitrine, la forçant à poser genou à terre. Elle avait été touchée ! Une flèche, sans aucun doute. Elle chercha le sang mais ne trouva rien, et peu à peu la douleur s’atténua. Quand elle fut de nouveau en état de se relever, elle vit une femme arriver sur elle, un poignard à la main. Elle n’aurait pas le temps de la contrer. Pas dans ces conditions. Elle attrapa son bâton comme elle put, incapable du moindre mouvement brusque qui semblait lui déchirer la poitrine à chaque geste. Elle se battrait jusqu’au bout, quoi qu’il arrive.

Elle regarda Xena qui se battait contre Velasca et avait le contrôle total de la situation. Elle ferait une bonne régente. Elle connaissait à présent la vérité sur ses hommes et ce qu’ils faisaient subir aux petits villages. Elle portait un autre regard sur les rebelles. Oui, Xena serait une bonne reine pour son peuple. Elle allait vaincre Velasca et conquérir les Amazones. Puis elle vaincrait César d’une façon ou d’une autre. Le monde serait à elle. Gabrielle pouvait mourir en paix.
Une nouvelle douleur fulgurante la traversa de part en part. Elle retomba, essayant de comprendre ce qui se passait. Elle n’avait pas été touchée. Elle n’avait aucune blessure. Pas de sang. Pas de flèche. Pas de coup d’épée. Rien. Et pourtant, la souffrance était insoutenable.

Elle leva les yeux sur son adversaire qui s’était dangereusement rapprochée… avant de voir le Chakram se planter dans son ventre dans un sifflement sourd. Par réflexe, son regard se porta sur Xena. Celle-ci avait mis Velasca à terre et regardait dans sa direction. Cette femme avait des yeux partout !
La guerrière laissa la reine à se préoccupations et se précipita sur la rebelle.

– Qu’est-ce qui se passe ? Tu as été touchée ? s’inquiéta-t-elle en cherchant une plaie.
– Non. Juste une douleur. Elle commence déjà à passer.

Xena scruta le regard de Gabrielle pour y détecter un quelconque mensonge mais la barde disait vrai. Elle allait déjà mieux. Soudain, elle leva la tête, l’air froid. Gabrielle se tourna vers la zone observée. César venait d’apparaître sur la colline. Il avait vaincu les centaures. Déjà, les premiers soldats romains venaient se joindre aux Amazones. L’armée semblait infinie. César avait rameuté toutes ses troupes, une légion entière.

– Les enfants… la pierre… souffla Gabrielle.
– César se fiche des enfants ou du pouvoir, répondit la Conquérante en aidant sa compagne à se remettre debout. C’est moi qu’il veut.

Le général Romain repéra rapidement la régente et se mit à sourire en hochant la tête vers son adversaire.

– N’y va pas ! s’exclama Gabrielle qui avait très bien compris ce qui se passait dans la tête de la guerrière. Il va te tuer.
– César veut devenir empereur. Si je le laisse faire, c’est la fin du monde connu.

Sans rien ajouter, elle quitta sa compagne et s’élança sur la colline en hurlant. Gabrielle ne pouvait pas regarder Xena se battre contre César sans bouger. Elle se précipita derrière elle, assommant deux Romains et une Amazone au passage.
Elle trouva la Conquérante et le général romain face à face, épée à la main, en garde. La guerrière jeta un regard contrarié vers Gabrielle mais ne dit rien. De toute façon, elle savait que la rebelle n’obéirait pas. Elle retourna donc toute son attention sur l’homme à qui elle devait sa soif de vengeance.

– Tu ne peux pas gagner cette fois, Xena, s’exclama César en affichant un large sourire. Mes hommes sont trois fois plus nombreux que ta petite troupe.
– Tu me sous-estimes toujours, répondit calmement Xena en faisant lentement tourner son épée dans sa main.

C’est le moment que choisit Ephiny pour apparaître enfin avec les Amazones rebelles. Gabrielle s’attendait à voir un petit nombre de femmes guerrières… mais ce furent des centaines de combattantes qui sortirent de la forêt. Apparemment, Velasca était loin de faire l’unanimité au sein des diverses tribus. 
Elles se jetèrent immédiatement dans la bataille contre les soldats romains. Le combat devenait enfin égal entre les deux armées.
César perdit son sourire l’espace d’un instant, mais le retrouva un peu trop rapidement.

– Tu es parfois si prévisible que ça en devient décevant, répliqua-t-il en secouant la tête.

Gabrielle fronça les sourcils en même temps que Xena. Le Romain afficha un air plus que satisfait devant la perplexité de ses ennemies. Soudain, il regarda en direction de la barde en lui faisant un clin d’œil.

– Tu croyais sérieusement que j’allais me contenter de suivre les plans d’une pauvre petite Amazone débutante ? demanda-t-il sans quitter Gabrielle du regard. Je crois que c’est toi qui me sous-estimes. Je connais tes faiblesses, Xena. Mieux que quiconque.

La rebelle essaya de deviner ce que pouvait bien penser cet homme qui avait réussi à posséder la Conquérante dans tous les sens du terme… mais elle en fut incapable. Il avait quelque chose en tête, c’était évident. Mais rien dans son attitude ne laissait prévoir ce qui allait se produire. Enfin… rien pour quelqu’un qui n’avait pas connu César comme Xena l’avait connu.
Gabrielle n’eut pas le temps de réagir. Soudain, un sifflement passa près de ses oreilles et une flèche vint se planter dans le sol, à quelques mètres de ses pieds. Sans avoir le temps de comprendre ce qui se passait, elle vit Xena se jeter sur elle et rattraper deux flèches en plein vol, deux flèches qui auraient atteint son cœur sans aucun doute possible.
Sans un mot, la guerrière poussa la barde qui tomba à la renverse et roula jusqu’au pied de la colline, impuissante. Elle retrouva ses esprits juste à temps pour éviter le coup mortel d’une épée romaine dirigée droit sur son cou. Elle parvint à se mettre debout rapidement, attrapa une branche tombée au sol et désarma l’homme d’un seul geste précis avant de le mettre à terre.

– Gabrielle !

La voix venait de la vallée.
Ephiny !
Elle vit l’Amazone arriver vers elle mais n’eut pas le temps de faire un geste qu’une nouvelle douleur lancinante traversa son épaule. Cette fois, la blessure était réelle. Elle vit la pointe d’une flèche ressortir près de son cou. Ca faisait mal. Très mal. Mais elle n’avait pas le temps de se laisser aller. Xena était en danger. Elle le savait.
Elle coupa la pointe de la flèche.

Un mauvais moment à passer.

Ephiny avait compris. Elle n’attendit pas d’ordre et retira l’arme du dos de Gabrielle d’un geste rapide. La barde réprima un cri. 

Un très mauvais moment à passer.

Soudain, une décharge brûlante se diffusa dans toute sa poitrine. Elle se laissa tomber, incapable de bouger. Elle n’entendait plus les cris ni les bruits d’épées.

Respire !

Un hurlement… si lointain qu’il en était à peine audible. 

Xena ! 

Une pièce sombre apparut dans un nouvel éclair de douleur mais disparut aussitôt, laissant de nouveau place à la vallée où la combat continuait. Ephiny était à côté d’elle.

– Tu vas bien ? demanda-t-elle, inquiète.

Gabrielle ne répondit pas. Elle prit appui sur l’épaule de l’Amazone pour se relever. Le mal commençait à s’estomper dans sa poitrine. Elle regarda vers le sommet de la colline.

Non ! 

Xena était allongée par terre, aux pieds d’un César triomphant. Elle ne bougeait plus.
Sans réfléchir, Gabrielle s’élança, oubliant la bataille qui faisait rage, le trou dans son épaule et l’étrange vision qu’elle venait d’avoir. Elle sentit vaguement la main d’Ephiny essayer de la retenir en vain. Plus rien ne pouvait l’arrêter de toute façon. Xena était en danger.
César se tourna alors vers elle en souriant. C’est à peine si elle sentit la flèche traverser son bras. Un nouveau flash passa devant ses yeux. Elle vit le visage inquiet de Xena penché au-dessus d’elle.

Ne me quitte pas ! 

Encore la voix lointaine. Elle accéléra.
César leva son épée au-dessus de lui.

Relève-toi, Xena ! Par tous les dieux, relève-toi !

Elle allait arriver trop tard.
Une nouvelle déchirure à la cuisse la fit tomber mais elle se releva sur le champ, arrachant elle-même la flèche de sa chair.

Nouveau flash. La même pièce sombre. Nouvelle douleur dans la poitrine. Elle devait tenir bon !

Gabrielle ! 

Elle leva les yeux. Xena était inconsciente. Pourtant, c’était bien sa voix qu’elle venait d’entendre. Elle reprit sa course et se retrouva face à César. Elle était épuisée, essoufflée, blessée. Elle savait qu’elle ne ferait pas le poids face au général romain mais elle se défendrait jusqu’au bout.

– J’avoue que je ne pensais pas qu’elle irait jusqu’au bout. Pas pour une rebelle, déclara simplement César sans perdre son sourire.

Des dizaines de flèches jonchaient le sol, à l’endroit même où Gabrielle se trouvait quand Xena l’avait poussée. Et la guerrière se tenait là, les yeux fermés, incapable du moindre mouvement, deux flèches dans le ventre.
Un sentiment de haine profond s’empara de la barde. Son regard se fit si noir qu’il parvint à faire perdre son sourire au grand César. D’un coup, elle attrapa l’épée qui gisait à côté de sa compagne… mais elle n’eut pas le temps de s’en servir.

Un nouvel éclair de douleur la terrassa quand une flèche traversa sa poitrine.

Gabrielle ! 

Elle entendit de nouveau la voix de Xena dans son esprit.

– Xena ?

Mais Xena gisait près d’elle dans une marre de sang. L’épée quitta sa main sans qu’elle puisse la retenir. Elle se laissa tomber. Elle ne pouvait plus rien faire. Ses membres ne lui obéissaient plus. Elle regarda une dernière fois Xena, allongée près d’elle, puis elle leva les yeux pour voir la lame tranchante de l’épée romaine s’approcher de son cou. Il n’y avait plus rien à faire.

Reviens !
Plus rien.

 

EPILOGUE

– Respire ! hurle Xena en frappant aussi fort que possible sur la poitrine de sa compagne.

A côté d’elle, le soi-disant médecin la supplie d’arrêter, de laisser partir son amie. Elle le repousse.
Elle connait les gestes. Ça a déjà marché. C’était il y a longtemps mais ça a marché. Gabrielle ne va pas l’abandonner. Elle ne se laissera pas aller. Pas après tout ce qu’elles ont vécu. Pas avec tout ce qu’elles doivent encore vivre. Ensemble.

Qui aurait pu penser que cette journée se finirait ainsi ? Elle avait pourtant si bien commencé ! Un réveil aux aurores avec des baies cueillies par Xena pendant que Gabrielle dormait encore. L’eau fraîche d’une source naturelle pour finir de se réveiller en beauté. Elles s’étaient mises en route tranquillement pour rejoindre Corinthe où le nouveau roi semblait enclin à relancer l’esclavage. De longues négociations les y attendaient.
Gabrielle a posé beaucoup de questions à Xena concernant Corinthe. Tout le monde sait que la Princesse Guerrière a failli posséder la ville. Son esprit de barde n’a pas pu s’empêcher de demander à sa compagne ce qu’elle aurait fait si elle y était parvenue. Xena n’a pas voulu mentir. A l’époque, elle aurait sans doute développer l’esclavage elle aussi. C’était une force. Elle aurait créé une armée, renforcé la surveillance autour de la ville jusqu’à rapidement prendre le contrôle de la région. Elle savait qu’en prenant Corinthe, elle posséderait la province et, si elle s’en sortait bien, le pays tout entier.
Elle l’a avoué à la barde ce jour-là, s’il n’y avait pas eu les problèmes avec Darphus… si elle n’avait pas croisé la route d’Hercules… si elle n’avait pas rencontré Gabrielle… surtout si elle n’avait pas rencontré Gabrielle… elle serait sans aucun doute revenue sur Corinthe. Et aujourd’hui… qui sait ce qu’elles seraient devenues toutes les deux ?

Et puis les cris ont brisé leur conversation et le combat pour la survie de trois jeunes filles a commencé. Xena s’est occupée de trois des cinq types, Gabrielle a pris les deux autres. Aucune des deux n’a remarqué le sixième homme qui s’était caché à leur arrivée. Il avait un arc… il a visé Xena qui n’a pas eu le temps de réagir avant que Gabrielle intervienne.
La flèche a traversé son corps de part en part, touchant un poumon, ce qui, encore ce matin, provoquait la respiration sifflante de la Barde Combattante.

Mais elle ne va pas mourir.
Non !
Xena a tout fait. Elle sait qu’elle a tout fait. C’est à Gabrielle d’agir à présent.
Elle frappe encore. Refait du bouche-à-bouche. Secoue la barde.

– N’abandonne pas !

Elle hurle si fort que tous les malades et les médecins du dispensaire se sont regroupés autour d’elle et de sa compagne.
Ca n’arrêtera donc jamais ? Cette flèche… c’est elle qui aurait dû la recevoir. Pas Gabrielle. Mais cette… cette… elle s’est interposée.

– Respire !

Elle a semblé reprendre conscience quelques fois hier. Elle délirait, parlant de Conquérante, d’un certain Basileus. Elle voulait protéger Solan, semblait se disputer avec Ephiny. Elle devait mélanger passé et monde imaginaire.
Ce matin encore, elle a appelé Xena avant de retomber dans un sommeil plus profond que la mort. Elle n’a jamais cessé de respirer. Jusqu’à tout à l’heure. D’un coup. Le sifflement régulier s’est arrêté.

Xena frappe de nouveau. Le médecin tente de l’éloigner mais recule rapidement quand il rencontre le regard effrayant de la guerrière que rien n’arrêtera. Non elle ne laissera pas son âme sœur s’en aller aussi facilement.

– Tu vas respirer !

Tout à l’heure, elle a fait un trou dans sa gorge et y a planté une paille pour faciliter l’air. Elle a soufflé dedans quelques fois, relançant vaguement la respiration qui a toujours fini par s’arrêter.

– Gabrielle !

Elle s’écroule sur le corps de son amie. Cela fait des heures qu’elle s’acharne sans résultat. Le médecin se rapproche.

– Il faut la laisser partir. C’est son heure.

Xena lève les yeux vers l’homme attendri.

– Un monde meilleur l’attend, dit-il. Le dieu d’Eli saura s’occuper d’elle.

Le dieu d’Eli ? Mais de qui se moque-t-on ? Où était-il, ce fameux dieu, quand Michael a voulu tuer Eve ? Où était-il quand l’amour disparaissait de la Terre ? Où était-il quand les Amazones ont condamné Eve, sa représentante sur Terre, à mort ?
Non, Gabrielle ne rejoindra pas ce dieu-là. Elle ne rejoindra aucun dieu. Pas maintenant. Elle restera parmi les vivants quoi qu’il advienne.
Xena se redresse et puise dans ses dernières forces pour reprendre le massage cardiaque.

– Tu ne vas pas t’en tirer à si bon compte ! s’exclame-t-elle dans un souffle. Tu crois que je vais te laisser partir sans une leçon de morale sur le sacrifice inutile ? Tu rêves !

Elle recommence le bouche-à-bouche en soufflant plus fort et plus longtemps, puis frappe de nouveau sur la poitrine inerte.

– Reviens !

Tout à coup, Gabrielle ouvre les yeux devant les visages ébahis. Le médecin tombe à la renverse. Trois patients sortent en courant, persuadés d’avoir vu un fantôme.
Xena reste un moment sans comprendre ce qui vient de se passer. Elle a réussi. Gabrielle a réussi !
La barde prend une longue inspiration. Le sifflement la fait tousser et fait couler les larmes sur le visage épuisé de la Princesse Guerrière.

– Xena…

Ça n’a été qu’un murmure à peine audible mais il est suffisant. Xena soulève doucement le visage de Gabrielle et passe une main tremblante le long de ses lèvres.

– Ne parle pas, répond-elle en souriant. On a tout le temps maintenant.

La barde ferme les yeux un instant. Respirer semble difficile mais elle s’en sort bien. Elle se remettra vite. Elle est forte.

– César…

Xena lève un sourcil.

– Il est mort ? continue Gabrielle.
– Oui. Il y a longtemps… le jour des Ides de Mars, répond Xena sans trop comprendre la question.

Gabrielle se détend enfin.

– Alors ça va.

Elle ferme les yeux, offrant son plus beau sourire à l’assemblée encore réunie autour d’elle, et se laisse aller à un sommeil réparateur sous le regard médusé de sa compagne.
Xena observe un moment le visage serein de la barde. Oui tout va bien. Gabrielle est vivante. Bien vivante. Elle va se reposer et prendre des forces et elles pourront reprendre la route.
Et peut-être que Gabrielle pourra lui raconter son rêve. Un jour.

FIN

DISCLAIMER

Gabrielle n’a pas été décapitée pendant l’écriture de cette Fan Fiction.
Cependant un palefrenier a été retrouvé battu à mort par une horde d’enfants déchaînés.

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One Response to Un Autre Regard

  1. Yal says:

    J’adore, c’est vraiment bien écrit et les lignes s’enchaînent jusqu’à ce qu’on se rende compte que c’est déjà terminé. J’ai vraiment l’impression de me retrouver dans la série!
    (Après Xena ferait mieux de s’appliquer ses leçons de morale à elle même mais bon, ça c’est un autre débat… )

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